> J-D Suzat-Plessy, Collège

J-D Suzat-Plessy, Collège

Par | 2018-05-22T13:44:22+00:00 14 avril 2013|Catégories : Critiques|

Ce pre­mier recueil de Jérôme-David Suzat-Plessy est une par­faite réus­site. Moins livre de la chair que de sa fra­gi­li­té, il donne à l’amour un contre­point sub­ti­le­ment tra­gique et lyrique qui le relie à l’émotion la plus forte et la plus ténue :

 

 J’efface la pas­sion
Je la donne à la rai­son
Crucifiée dans l’orage
Montagne noire
Et fumée d’eau
(…)
Et pour­tant comme un fan­tôme élec­trique quelque chose sub­siste des éclairs amou­reux.

Tout est là, à l’extrême pointe des sen­sa­tions tou­chantes et aban­don­nées. Dès lors la soli­tude se confond par­fois avec les grandes soli­tudes natu­relles où il n’y a de place que pour l’image de la pas­sion. Allant des prai­ries amou­reuses où il est dif­fi­cile, écrit le poète, de « suivre une seule flèche dans la plu­ra­li­té des contraintes paral­lèles » au désert affec­tif, le chant pre­mier demeure, venu du plus pro­fond de son auteur sans que pour autant soit pro­po­sée une confes­sion intime.

Dans un tel exer­cice de pudeur, la sobrié­té du texte, son intel­li­gence sen­sible et sa musi­ca­li­té ren­forcent la sub­ti­li­té d’une forme d’innocence. Elle fait abor­der le sen­ti­ment amou­reux comme une ivresse mais aus­si une épreuve de l’aube. D’où le titre « Collège » qui peut autant ren­voyer à l’expérience pri­mi­tive de l’amour comme à l’idée d’un par­tage là où l’auteur évite avec élé­gance de par­ler à la place des autres.

Jérôme-David Suzat-Plessy prouve (s’il en était besoin) que le sen­ti­ment est une expé­rience indi­vi­duelle mais l’auteur évoque com­ment il tente de résoudre à sa manière et à sa mesure la ques­tion essen­tielle : « Et vous, vous savez ce qu’il en est de l’amour ? ». Traversant le neutre de la pas­sion, arra­chés à l’antériorité de son écho, les mots – quoique lucides – refusent l’affût de la sous­trac­tion. Preuve que l’on perd tou­jours la mémoire. Par elle le temps passe le temps. Les ombres y rebon­dissent. On croit pou­voir lui don­ner des ordres. Mais les fan­tômes ne changent pas. Ils se chargent. Ils ne pré­tendent à rien. Ils disent à peine : « Viens par là ». Bref ils font mal. Que faire alors ? Sinon créer un espace poé­tique  qui reste un appel à l’incendie pour qu’il reprenne puisque lorsqu’il est noyé on l’espère encore :

 

À la déme­sure des amours
J’écris les bras ten­dus
Les ongles péné­trant le jour
Où nous serons à nou­veau nu.

Ecrire revient donc à appe­ler la tem­pête. Cause déjà per­due ou quête de per­di­tion, qu’importe.  Rien ne pour­ra arrê­ter le poète d’être convain­cu (salu­tai­re­ment) que l’amour reste le seul domaine où l’esprit et la matière peuvent se mani­fes­ter dans une liber­té. Elle n’exclut pas la vio­lence de ce qui peut s’opposer à son rêve. Mais pour le poète il s’agit tou­jours du seul jeu qui en vaille la chan­delle. La vir­tuo­si­té lyrique et ryth­mique du livre lui donne sa juste force. Le désir s’y engouffre et en prend pos­ses­sion.

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