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Jack Keguenne, Évidence intermédiaire

Par |2018-03-28T21:19:40+00:00 2 juin 2014|Catégories : Blog|

Imaginez une terre qui ne tourne pas rond et sur cette terre un acro­bate qui vol­tige et ne retombe pas vrai­ment sur soi. Vous le ver­rez pour­tant se rele­ver de son ombre : c’est Jack Keguenne.

Entendons-nous, ce fil-de-fériste ne va pas lon­gue­ment saluer. Il repart, fait la roue, recom­mence. Certes, sa fan­tai­sie n’est pas lugubre. Elle n’est pas pour autant comique, tant s’en faut. Au hasard de ses vire­voltes, le poète va vous plan­ter des petites véri­tés dans l’œil et dans la conscience ; de ces petites véri­tés apho­ris­tiques qui, fine­ment vous envoient au large et à la pro­fon­deur : dou­ter, écrit-il par exemple (p. 34) ne consti­tue pas le propre des incen­dies. Vlan ! Vous rece­vez cela et vous pou­vez demeu­rer en arrêt, croire au feu ou n’y pas croire, tan­dis que le poète, lui, s’envole déjà plus loin, comme une brin­dille, sans s’éteindre.

Quelle étrange joie, dans ce recueil. Quelle étour­dis­sante gour­man­dise !

Jack Keguenne, et on lui en sau­ra gré, struc­ture ses acro­ba­ties. Son livre est char­pen­té ; il se donne en six sec­tions, dont au moins l’une d’elles fut écrite à Montréal. Voici donc, plus d’une fois, les écu­reuils, à l’envers, aus­tra­liens ou chi­nois, comme l’énonce un poème (p.67). Pourquoi pas ? N’est-ce pas le des­tin du voya­geur, du poète ou de son lec­teur de pro­gres­ser comme des ron­geurs sans trop savoir où les mènent les voyages, leurs appé­tits, leurs grim­pettes, leurs petits bonds et leurs dents longues ? En atten­dant, la char­pente de ce fin recueil est une main ten­due, une sorte de garde-fou dans les vol­tiges.

Car au fond, à bien y réflé­chir, l’étourdissement, ici, ne vient pas d’un quel­conque exo­tisme, ou des ellipses que le poète manie avec brio, ou de ses méta­phores sou­vent neuves, mais bien plu­tôt d’une luci­di­té sou­ve­raine qui plonge le concret dans la méta­phy­sique et réduit celle-ci à néant :

 

            mon­ter
            se mettre en posi­tion de n’être enva­hi que par le ciel
            ou s’affilier à la brume (p.85)
 

Et dans ce monde où espé­rer n’affranchit pas (p. 71), Keguenne pour­suit sa course, déniche ici une splen­deur (l’étonnement a des sou­plesses de rep­tile aux aguets – p. 43), là un constat proche de l’amertume (nous n’existons que pour nous mani­fes­ter /​ et sou­vent seule­ment /​ là où le cha­grin s’égare /​/​ imma­tri­cu­ler les oublis – p. 41). « Proche », oui, car jamais le poète ne s’attarde. L’évidence (et le titre le dit) ne sera jamais ins­tal­lée. L’aventure vaut pour elle-même. C’est une façon de rendre la vie sup­por­table et le poème néces­saire.

 

 

 

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