> Jacques MOULIN : Ecrire à vue

Jacques MOULIN : Ecrire à vue

Par |2018-10-19T15:37:40+00:00 2 mai 2016|Catégories : Critiques|

 

« Entrer sans effrac­tion dans la véri­té du monde. Prendre langue avec. »

 

Cheminer dans l'oeuvre des autres, don­ner corps aux images, parole aux ombres, lumière aux formes, à la vie, c'est à cela que nous conduit cet ensemble de textes poé­tiques, Ecrire à vue, c'est à dire, ten­ter de per­cer dans la langue, cher­cher la bouche, creu­ser le verbe, cer­ner la parole, toute action vouée à nom­mer sans tra­hir, ten­due vers l'oeuvre, celle du peintre. Ici ce sont routes tra­cées du tableau au poème, de l'image au texte. Une explo­ra­tion dans le sen­sible, une éva­sion fan­tas­tique entre rêve­rie et pro­me­nade, dans les œuvres de Benoît Delescluse, Micheline Guichon et Maruice Janin, Charles Belle, Adrienne Farb, Annie Poulin, Eduardo Stupia, Carole Denéchaud, Ann Loubert, Véro­nique Die­trich, Jean-Louis Elzéard, Rubens.

 

Ecrit sous la forme d'un essai poé­tique, la pre­mière phrase de ce long poème dit : « Entrer sans effrac­tion dans la véri­té du monde. Prendre langue avec. »

Il y a tout du long, une expan­sion de l'être qui se confond dans le geste et la parole, qui cherche la lumière dans les ombres, l'ombre dans les lumières, celle du ciel, de la mer, des pay­sages tra­ver­sées, des êtres croi­sés, une nature vivante, une lumière « qui irra­die sa parole chair et ciel ».

Le regard suit le vent dans les arbres, au-delà des plaines, il n'écrit pas, il peint ; la nature, l'arbre sur­tout dont « on entend à pied d'arbre comme un bégaie­ment d'écorce qu'on cloue ». L'homme et l'arbre se confondent dans le même geste, hument le vent, s'étirent jusqu'au ciel.

« Nos racines conduisent la dou­leur en terre ». Notre regard se fond dans le sien, quitte l'arbre pour mieux y reve­nir, suit les falaises, la mer, les rochers « il a mis la mer dans le ciel pour écou­ter sa nuit au rebours des étoiles ».

Traversées de lieu, pays de Caux ou sou­ve­nirs d'enfance, lieux géo­lo­giques de Haute-Saône, « de Franche-Comté et des pour­tours loin­tains de l'Est-grand, et plus loin encore jusqu'aux fron­tières d'Austrasie et de Neustrie… ». L'exploration inté­rieure, la per­cée de lumière se fait dans l'espace, un regard cir­cu­laire qui englobe le monde. « Ce qui brûle en ces lieux c'est un élan de peindre et de créer, de sou­le­ver les pierres et de polir les matières ».

La des­cente en soi est laby­rin­thique, elle épouse le prisme de la lumière pour pui­ser loin « Depuis la nuit des pierres, la cave éclaire aus­si notre contem­po­rain ».

 

Regard por­té sur l'émotion, lumière réfrac­tée au cen­tuple, que le poète puise au fond de lui et nous livre et que rend bien ce poème dans Traversée de pay­sage :

 

« Partir à dos de feuilles ou d'arbres
Partir vent léger

Souffler la sève jusqu'à la rouille
Traversée l'étendue entre mot et lumière
Tracer de longs signes d'espace
Toucher le geste
Et sa lumière »

 

Entrer en réso­nance dans l'arbre, dans la mer, en médi­ta­tion croi­sée de l'oeil, de la main et du cœur, les mots du poète sur ces tableaux, œuvres qui ouvrent le regard, l'expansent, déploient notre rêve­rie avec la sienne. « Des sub­stances d'espace des écharpes d'énergie bat­tant au vent du geste qui fuse ».

C'est une bouf­fée d'oxygène, un vent frais qui balaie la lumière que nous délivre par son regard inté­rieur, le poète sen­sible à la beau­té

 

« quand repose la langue
écoute
à la croi­sée les vibra­tions posées
sur le tis­su des jours
chaque feuille s'étend
Entends…. »

 

Le regard avance mais c'est tout le corps qui danse au milieu des cou­leurs déployées,

« c'est le geste qui t'incline tu te pends sur la plante dans le mou­ve­ment du trait ». Il s'agit bien de dire le geste du peintre mais par osmose c'est celui du poète que nous sui­vons. Cette manière de dire ce que l'on voit ou plu­tôt ce que l'on res­sent à la vue d'une œuvre peinte rend magis­tra­le­ment les émo­tions conjointes du peintre, celles du poète et celles du lec­teur. On est cap­tif de ce regard sen­sible, nous sommes nous-mêmes dans le tableau, pié­gés par l'émotion révé­lée récur­si­ve­ment.

 

« tu peins à la pioche à la bêche à la hache ou au pin­ceau sur le drap blanc »

 

Et la page blanche elle même se rem­plit de ces mots puis­sants, sor­tis du regard ample du poète, ren­dus par une absence de ponc­tua­tion sou­vent, dans un élan où les blancs offrent un ralen­tis­se­ment sans être une pause jamais, soufflent « tu es vivant gey­ser sur le gisant du drap ».

 

« C'est ton souffle qui fait cris­ser ton geste ta voix râpe la lande l'atelier est un désert ouvert à l'infini des landes à peu­pler ».

 

C'est un ver­tige, une des­cente et une remon­tée, une res­pi­ra­tion ren­due par l'énergie vitale qui « voyage de la sève au sang », « éner­gie de forge par grand vent de terre ».

Lisant ce que le poète voit, res­sent, nous vivons le geste du peintre, nous entrons dans son souffle créa­teur. Le vent souffle dans les voiles sur cette mer de mots où nous embarque Jacques Moulin pour dire « un envol de toile à même le sol », « un grand rou­leau de mer qui laisse à nos pied une algue frêle », pour dire sur toute une page, le geste de cou­per un chou rouge ! « C'est l'odyssée du chou rouge ».

La nature s'enchante dans ces jar­dins de roses « bou­ton flo­ral fuseau fis­tons de corolles polis folia­cés », « un sou­ve­nir de rose dépo­sé sur la toile ». La beau­té s'exalte dans le cou­ron­ne­ment des lys, « chaque jour dans l'équilibre du jour qu'on cueille mal­gré tout ».

Les routes d'eau accrochent le regard, nos yeux enserrent le bleu des mers et celui des rivières, réin­ventent la langue

« l'onde bien sou­vent a décou­pé la roche comme un trait de ciseau ou d'ongle ron­gé », ramènent comme « un palimp­seste de som­meils endur­cis », nous entraînent dans son flux, dans sa course. 

 

Chaque essai délivre un thème et on passe ain­si de l'exploration inté­rieure à tra­vers les pay­sages à celles des corps qui ondulent, des sou­ve­nirs qui affleurent à la mémoire, à la sen­sua­li­té émou­vante d'un petit bis­cuit prous­tien : l'oublie.

 

« ô l'oublie arron­die par la main
ô la main levant les pâtes à plai­sirs »

 

Peindre pieds nu, dans la lumière, se pen­cher, des­cendre et tra­cer. Dans la vio­lence du geste, dans celles des mots tou­jours, tré­bu­cher, recom­men­cer, mou­ve­ment inces­sant dans l'inspir et l'expir, le mou­ve­ment même de la vie. « Faire dan­ser l'encre sur la toile »,

 

« une remon­tée de poème depuis sa chute ».

 

L'ombre clôt l'ouvrage sur des scènes de guerre, des scènes de mort

 

« on l'attend sans doute
on l'atteint tou­jours
on l'aperçoit en fili­grane
dans chaque geste du vivre ».

 

Jacques Moulin, Écrire à vue

Par |2018-10-19T15:37:40+00:00 14 avril 2016|Catégories : Critiques|

 

            Ce volume regroupe divers textes que le poète Jacques Moulin a écrits en dif­fé­rentes occa­sions : expo­si­tions de plas­ti­ciens au Centre régio­nal d'Art contem­po­rain de Montbéliard, en gale­ries ou dans des musées  ; inédits ou textes déjà publiés… Tous sont moti­vés par la même exi­gence : écrire ce qui a été vu, d'où le titre de ce livre… Les poètes ont sou­vent écrit sur les peintres. Ce n'est pas d'une nou­veau­té abso­lue : l'histoire lit­té­raire a déjà pré­sen­té de tels ouvrages ; ain­si peut-on signa­ler (entre autres), les Écrits sur l'Art moderne d'Aragon, ou, plus récent, La pein­ture et son ombre de Jean-Claude Schneider chez le même édi­teur… Mais au-delà de cette ten­dance, on peut consta­ter que l'étude des toiles d'un peintre peut avoir des consé­quences dans l'écriture poé­tique : ain­si le tableau de Marc Chagall, Le Pont de Passy avec la Tour Eiffel, qui ne fut pas sans influence sur la rédac­tion de Zone de Guillaume Apollinaire.

            Sans doute aurait-il fal­lu que ce livre soit accom­pa­gné de nom­breuses repro­duc­tions en cou­leurs des peintres pré­sen­tés par Jacques Moulin pour que le lec­teur puisse se rendre compte des rela­tions entre les textes du poète et les tra­vaux pic­tu­raux…  La seule repro­duc­tion est celle de la cou­ver­ture, une encre de cou­leurs d'un beau for­mat (100 x 70 cm) d'Adrienne Farb ; mais la pré­face du cata­logue (pp 77-82) de l'exposition col­lec­tive consa­crée à trois peintres donne à lire quatre poèmes sans que le moindre indice ne per­mette de relier sûre­ment cette repro­duc­tion avec un poème : peut-être le pre­mier ou le deuxième texte ?

            Reste à se ser­vir d'Internet pour décou­vrir les plas­ti­ciens (quand on ne les connaît pas). C'est ain­si qu'il est pos­sible d'établir une rela­tion entre Benoît Delescluse (qui habite Mersuay) et les textes de la pre­mière sec­tion, "Tout part de la hanche", dont l'inédit "La Maison de Mersuay" per­met la mise en rela­tion… Mais com­ment être cer­tain que les poèmes de la série Arbres cor­res­pondent à des toiles ? Et les­quelles ? Comment tirer pro­fit de la lec­ture de ces poèmes et des sui­vants ? Tout au plus, peut-on devi­ner ou ima­gi­ner dans Falaises les toiles qui ont don­né nais­sance aux poèmes. De même, faut-il lire "La Maison de Mersuay" en ayant sous les yeux des cartes rou­tières pour situer Mersuay (au nord de Vesoul) et suivre l'itinéraire de Jacques Moulin. Et com­prendre quelque chose au texte dès lors qu'on n'est pas de la région ! La décou­verte du plas­ti­cien s'assimilant alors à un jeu de piste ou à la quête du Graal. Il faut lire atten­ti­ve­ment le texte pour décou­vrir les artistes expo­sés à la gale­rie La Prédelle (Hollan, Grall, par exemple…) : beau texte se dira le lec­teur qui déplo­re­ra l'absence d'images !

             Des ques­tions comme "Et qu'en est-il lorsque le noir et le blanc emportent tout par grandes cou­lées sombres ?" posent jus­te­ment le pro­blème… Comment la cou­leur résiste-t-elle ? Il faut attendre le texte écrit à pro­pos d'une dépo­si­tion de croix de Rubens pour s'épanouir même si le tableau pré­cis de Rubens reste incon­nu quand le genre parle au lec­teur qui peut se repré­sen­ter ce qu'il ne voit pas. De même, le lec­teur peut aus­si déri­ver à par­tir d'autres toiles de Rubens vues ici ou là : je me sou­viens en par­ti­cu­lier d'une des­cente de croix conser­vée au musée de Valenciennes qui montre une femme blonde lavant ( ? ) les pieds du Christ dont les plis de la robe révèlent mieux son corps que la nudi­té du modèle… Puissance du texte donc au-delà de la fra­gi­li­té du sou­ve­nir.

            La sec­tion "La bota­nique des jours" com­mence par ces mots : "Il peint Je regarde  Ça bruit J'écoute /​/​ Silence L'énergie cir­cule Il peint J'écris"… C'est à pro­pos du peintre Charles Belle, l'homme qui décla­ra "le sujet en pein­ture, ce n'est pas le sujet !",  etc. Tout est dit de ce qui se dit entre le peintre et l'écrivain. Le reste ne va pas sans obs­cu­ri­té. Mais ce n'est pas seule­ment la pein­ture qui inté­resse Jacques Moulin, éga­le­ment la pho­to­gra­phie avec Jean-Louis Elzéard ou Carole Denéchaud : "Qu'est-ce que tu trames sur ces pho­tos" demande-t-il à cette der­nière. Je ne sais pour­quoi, mais je pense à "Portique", son der­nier recueil de poèmes que j'ai lu, illus­tré par  Ann Loubert ; est-ce parce que ça parle de grues, de rails, de tringles, de barres ? Il y a un cer­tain humour, très noir, à écrire "La pho­to fait silence" alors qu'elle n'est pas dans le livre !

            Oublie semble être le texte d'un livre d'artiste publié avec Véronique Diétrich (La Maison Chauffante édi­teur). Placé sous le signe d'Arthur Rimbaud ("J'aimais les pein­tures idiotes, des­sus de portes… enseignes, enlu­mi­nures popu­laires"), il évoque l'enfance avec ses palets, cer­ceaux et le pas­sé avec l'oublie qui est une pâtis­se­rie remon­tant au Moyen Âge… Jacques Moulin aime les plas­ti­ciens. Ses textes le prouvent qui disent les matières, le geste, les tech­niques, l'atelier, les bruits… Mais il n'oublie pas qu'il est poète ; n'écrit-il pas à pro­pos d'Ann Loubert : "Asseoir  la pré­sence toile à l'envers. Une remon­tée de poème depuis sa chute". L'énigme de la créa­tion pic­tu­rale est dans ces mots…

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