> Jacques Rancourt, 47 stations pour une ville dévastée

Jacques Rancourt, 47 stations pour une ville dévastée

Par |2018-10-16T08:42:11+00:00 23 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

    Quelle est l'utilité de la poé­sie ? Jacques Rancourt répond à  cette ques­tion avec son der­nier recueil : Quarante-sept sta­tions pour une ville dévas­tée ; par l'existence même du livre. Qui se sou­vient aujourd'hui de l'accident de Lac-Mégantic ? De la catas­trophe de Lac-Mégantic, devrais-je écrire. Qui sait où se trouve cette loca­li­té ? On ne le sait que trop, une infor­ma­tion chasse la pré­cé­dente et les médias de masse ne sont friands que de sen­sa­tion­nel, de sang à la une jusqu'à l'écœurement. L'amnésie est savam­ment et inno­cem­ment entre­te­nue. C'est que le pro­fit rapide est à l'origine de leur façon d'agir. C'est dire qu'aujourd'hui, seize mois après la catas­trophe, l'information est oubliée. D'ailleurs, je dois dire que je n'en avais pas enten­du par­ler ! Que fai­sais-je le 6 juillet 2013, où étais-je ? Je l'ignore,  mais je sais qu'aujourd'hui, 9 novembre 2014, je viens de lire le recueil de Jacques Rancourt et que je sors de cette lec­ture, bou­le­ver­sé et révol­té.

 

    47 per­sonnes furent tuées par les explo­sions et l'incendie qui furent pro­vo­qués par le déraille­ment d'un convoi fer­ro­viaire à la dérive trans­por­tant du pétrole de schiste par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux. De sep­tembre à décembre 2013, Jacques Rancourt, qui est né à Lac-Mégantic (Québec), écrit ce long poème. Pour conte­nir son émo­tion, il se donne des contraintes : 47 sep­tains, 47 strophes en hom­mage aux 47 vic­times comme 47 sta­tions d'un che­min de croix… De fait, ce poème est d'une froi­deur cli­nique et d'une colère rete­nue. Et par­fai­te­ment construit.

 

    La pre­mière par­tie (six sep­tains) dresse le décor ; le poète ne dédaigne pas les don­nées chif­frées, la pente entre Nantes et Lac-Mégantic est de 1,2% et fait 12 km. Le train est long d'1,4 km, fait 100 000 tonnes et tracte 72 wagons-citernes. Mais le vers dénonce : le pétrole et les adju­vants sont dou­teux, la loco­mo­tive crache de l'huile, le train s'arrête pour un chan­ge­ment de conduc­teur sur la voie prin­ci­pale et non sur une voie d'évitement.

La deuxième par­tie (aus­si six strophes) décrit la ville de Lac-Mégantic, une petite ville par un soir d'été, où le temps semble s'être arrê­té. "On chante et on danse au Musi-Café". L'image, la méta­phore sont absentes ; on a l'impression de lire le jour­nal… La troi­sième par­tie (tou­jours six strophes) accuse : ce convoi de 5 loco­mo­tives et de 72 wagons est sous la res­pon­sa­bi­li­té d'un seul homme. La coque des wagons est bien mince, le pétrole qui les rem­plit a un point d'éclair très  bas. La loco­mo­tive pose pro­blème et le feu se déclare… La qua­trième par­tie (huit sep­tains) est celle du contraste entre le calme et l'insouciance de la petite ville et du Musi-Café d'une part et, d'autre part, la catas­trophe qui se pré­pare avec le train fan­tôme, aveugle, ivre qui dévale la pente sans per­sonne à son bord. Le sus­pens est habi­le­ment noté par la vitesse du convoi qui ne fait que croître : "La mort vient d'entrer à Lac-Mégantic…" La cin­quième par­tie est celle des explo­sions, de l'incendie et de l'horreur. Jacques  Rancourt agit comme un repor­ter et cette accu­mu­la­tion hale­tante ali­mente la révolte du lec­teur. La sixième et der­nière par­tie, très jus­te­ment inti­tu­lée Le chant des anges, est le temps du bilan vu de manière frag­men­taire mais très par­lante. Mais c'est aus­si le temps des res­pon­sa­bi­li­tés :

 

"Comment ne pas pen­ser à toutes ces négli­gences
au mau­vais entre­tien de voies et de maté­riel rou­lant
à l'étiquetage erro­né de wagons et à leur vétus­té
à toutes ces déro­ga­tions, déré­gle­men­ta­tions pour
un monde mer­can­tile, chauf­feur unique, freins insuf­fi­sants
trans­port bou­li­mique de matières explo­sives
aban­don­nées à elles-mêmes, à la mer­ci d'elles-mêmes"

 

Tout est alors dit de ce monde fou où la course à l'argent facile et rapide explique la catas­trophe. C'est le capi­ta­lisme qui est ici mis en cause car toutes les com­pa­gnies incri­mi­nées sont pri­vées. Mais Jacques Rancourt n'oublie pas la soli­da­ri­té qui per­met de ne pas déses­pé­rer tota­le­ment de l'homme.

 

 

 

    Ce récit-poème res­te­ra long­temps dans la mémoire de ceux qui le liront (plus long­temps en tout cas que les infor­ma­tions faus­se­ment indi­gnées et léni­fiantes déver­sées par les télé­vi­sions, les radios com­mer­ciales ou offi­cielles) par l'horreur gla­cée qui s'en dégage. Mais aus­si par les accu­sa­tions qu'il porte. Jacques Rancourt a trou­vé le ton juste pour par­ler de l'horreur du drame mais aus­si de l'horreur éco­no­mique qui n'en finit pas de gan­gre­ner la pla­nète…

 

 

X