> Jacques Robinet, Feux nomades

Jacques Robinet, Feux nomades

Par |2018-08-21T04:58:15+00:00 13 septembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Comme un voya­geur qui se retourne un peu avant de rejoindre son point d’arrivée, le poète réca­pi­tule en ce recueil quelques étapes, refor­mule ses doutes, ses décou­ra­ge­ments, ses espoirs, dans la lumière sereine de l’approche du port. Au cours de l’aventure se sont pré­sen­tés des dan­gers, telle cette « barque livrée à sa flamme », et les ques­tions affleurent, reflet d’une décep­tion et angoisse d’un échec : « Pourquoi ai-je mar­ché sans rien voir ? » (p. 45), « Que rete­nir après si long voyage ? » (p. 69), « Qui peut nier tous ces nau­frages ? » (p. 74). Il faut ain­si lut­ter contre la ten­ta­tion du renon­ce­ment, comme l’évoque le beau dia­logue inté­rieur du poème « Ne renonce pas » (p. 74). Car la dou­leur, tou­jours évo­quée avec rete­nue, aura été voie d’accès à la joie, ce qui per­met de clore le recueil par ce désir :

 

dire enfin com­bien sont légers
ces der­niers pas sur le che­min
(p. 123)

 

Au cours de sa route, il aura pour­tant croi­sé des pré­fi­gu­ra­tions de cet apai­se­ment final, les arbres, les oiseaux, les irrup­tions sou­daines de lumières. Sur le plan maté­riel, les feux nomades, qui viennent gui­der et éclai­rer la lec­ture, sont les encres de Chine de Renaud Allirand, les­quelles scandent le recueil, for­mant des par­ties sans titres. Leurs jeux de clair-obs­cur évoquent cet hori­zon lumi­neux qui finit par enve­lop­per le poète. C’est donc comme s’il fal­lait tra­ver­ser ces épreuves pour mieux renaître, puri­fié et allé­gé :

 

Réveil tar­dif
comme au rayon de lumière tom­bée

sur sa joue
la joie d’un enfant qui accueille le jour

Rien n’est jamais per­du
si – de l’arbre mort – jaillit
un sur­geon nou­veau (p. 45)

 

Parfois cava­lier, d’autres fois mar­cheur, sou­vent marin, le poète relate ain­si une expé­rience, qui engage le corps, sou­mis à la fatigue ou à la soif, et qui est bien enten­du éga­le­ment expé­rience inté­rieure, laquelle abou­tit non pas à l’amer savoir de Baudelaire, mais à la décou­verte de l’inespéré :

 

Pèlerin sans croyance
sans but avoué

j’ai arra­ché aux pierres
le secret des prières (p. 76)

 

Les feux nomades du titre du recueil pour­raient donc éga­le­ment s’assimiler à l’ardeur du voya­geur une fois qu’il s’est mis en route. Ce der­nier est ten­du vers un but qui lui demeure mys­té­rieux et sur lequel il s’interroge. Lorsque ces pour­quoi trouvent une réponse, celle-ci réside non dans quelque rai­son méta­phy­sique, mais dans un appel venu du monde sen­sible : « mar­cher parce que c’est l’aube » (p. 118).

La poé­sie de Jacques Robinet ne repose pas sur la recherche des images, mais sur un appro­fon­dis­se­ment du lan­gage lyrique, en par­ti­cu­lier par un sub­til tra­vail de varia­tion sur des motifs (mou­ve­ment, lumière, attente, silence, ren­contre) aux valeurs sym­bo­liques pro­fon­dé­ment enra­ci­nées dans la mémoire col­lec­tive. Loin de n’être qu’un soli­loque, le poème ouvre un espace d’adresse. Si la deuxième per­sonne indique par­fois une apos­trophe du poète à lui-même, elle peut aus­si dési­gner un des­ti­na­taire, indis­pen­sable au poète, et qui le fait exis­ter comme tel. C’est bien cet autre, quoiqu’inconnu, qui oriente la marche du voya­geur :

 

J’allais vers toi
sans rien savoir de toi
(p. 121)

 

Bien des poèmes deviennent le lieu d’une ren­contre avec ce « tu », être aimé, assu­ré­ment, mais dont l’identité n’est jamais fixée et en laquelle chaque lec­teur pour­ra pro­je­ter son désir d’altérité.

X