Pour ren­dre compte de ma lec­ture matuti­nale, je me retrou­ve aujour­d’hui, avant cinq heures, à qua­tre pattes dans mes rangées de livres. Où ai-je four­ré LE RÊVE DE NE PAS PARLER, que pub­lia naguère au « Talus d’approche » mon ami très cher, per­du de vue, dis­paru, hélas, parait-il pour de bon, Michel Bour­dain? Nous le savons, depuis Per­ros : les bib­lio­thèques sont des mers mortes qui bougent la nuit quand nous dor­mons et engloutis­sent nos tré­sors. Pour peu qu’on ait un peu écrit, elles engloutis­sent même par­fois nos pro­pres poèmes et, au final, quand nous mour­rons, elles encom­breront plus encore que nos cadavres les pau­vres sur­vivants chargés de se décharg­er de nous : corps et biens.
Je n’ai donc pas retrou­vé LE RÊVE DE NE PAS PARLER. Au fond, “C’est le sujet” de ma chronique. Où trou­ver Jacques Sojch­er? S’il le savait lui-même, il n’au­rait pas écrit ces suites de poèmes. Des poèmes à peine, pour­rait-on dire : des poèmes à peu près. Pris au hasard, on dirait des petites choses futiles, et j’aimerais insis­ter : les quelques grif­fures d’en­cre qu’on trou­ve dans ces pages sont d’abord futiles. 
C’est toute la ruse du poète. Car le livre n’est pas mas­si­coté. C’est donc bien un livre mag­nifique et mag­nifique­ment accom­pa­g­né par les dessins de Lionel Vinche (qui mérit­eraient à eux seuls de longs com­men­taires) qui se donne à lire d’abord avec un couteau. Une fois les pages découpées, vous pénétrez dans un chemin de poèmes brefs. Mais le léger effort, devenu rare, accom­pa­g­né de la légère volup­té d’ou­vrir un livre en l’achevant par la découpe, vous assure tout de même que ces petits papil­lons de poèmes pour­raient s’échap­per de leurs pages et entr­er pour longtemps en vous.
On reproche sou­vent à la poésie con­tem­po­raine son her­métisme. C’est, soit-dit en pas­sant, man­quer de cul­ture, car voilà plus de trente ans que les poètes ten­dent sou­vent la main à leurs lecteurs. Et ce serait, dans le cas de Jacques Sojch­er, un reproche aber­rant. Quoique… Il arrive que la désar­mante sim­plic­ité de ces poèmes, leurs presque atten­dris­sants aveux vous don­nent le ver­tige. Le couteau qui ouvre l’ac­cès au livre est aus­si une arme… Et toute la vie du poète repose sur l’in­quié­tude d’avoir survécu à la Shoah. Et puis, aus­si, lisant ces poèmes en plein cœur d’un été sanglant, le sourd bour­don­nement de l’in­quié­tude, sur laque­lle repose leur sim­plic­ité matoise, vous gagne tout à coup, mine de rien et mal­gré vous.
La sim­plic­ité de Sojch­er annonce et rap­pelle, comme en creux, la vio­lence de sur­vivre. Son hédon­isme a un arrière-gout de déso­la­tion. Et, même si tout se joue aus­si dans une sorte d’éblouisse­ment de vivre (et de vivre, soulignons-le, hors des aigreurs et des ressen­ti­ments), C’EST LE SUJET con­fine au ver­tige. C’est rien, le sujet. C’est, chez ce poète qui compte depuis si longtemps à mes yeux, comme un rêve racon­té : celui de se taire, de s’ef­fac­er, de bavarder pour rien.