> Jacques Sojcher, C’est le sujet

Jacques Sojcher, C’est le sujet

Par | 2018-03-28T21:19:39+00:00 30 septembre 2014|Catégories : Critiques|

Pour rendre compte de ma lec­ture matu­ti­nale, je me retrouve aujourd'hui, avant cinq heures, à quatre pattes dans mes ran­gées de livres. Où ai-je four­ré LE RÊVE DE NE PAS PARLER, que publia naguère au « Talus d’approche » mon ami très cher, per­du de vue, dis­pa­ru, hélas, parait-il pour de bon, Michel Bourdain ? Nous le savons, depuis Perros : les biblio­thèques sont des mers mortes qui bougent la nuit quand nous dor­mons et englou­tissent nos tré­sors. Pour peu qu'on ait un peu écrit, elles englou­tissent même par­fois nos propres poèmes et, au final, quand nous mour­rons, elles encom­bre­ront plus encore que nos cadavres les pauvres sur­vi­vants char­gés de se déchar­ger de nous : corps et biens.
Je n'ai donc pas retrou­vé LE RÊVE DE NE PAS PARLER. Au fond, "C'est le sujet" de ma chro­nique. Où trou­ver Jacques Sojcher ? S'il le savait lui-même, il n'aurait pas écrit ces suites de poèmes. Des poèmes à peine, pour­rait-on dire : des poèmes à peu près. Pris au hasard, on dirait des petites choses futiles, et j'aimerais insis­ter : les quelques grif­fures d'encre qu'on trouve dans ces pages sont d'abord futiles. 
C'est toute la ruse du poète. Car le livre n'est pas mas­si­co­té. C'est donc bien un livre magni­fique et magni­fi­que­ment accom­pa­gné par les des­sins de Lionel Vinche (qui méri­te­raient à eux seuls de longs com­men­taires) qui se donne à lire d'abord avec un cou­teau. Une fois les pages décou­pées, vous péné­trez dans un che­min de poèmes brefs. Mais le léger effort, deve­nu rare, accom­pa­gné de la légère volup­té d'ouvrir un livre en l'achevant par la découpe, vous assure tout de même que ces petits papillons de poèmes pour­raient s'échapper de leurs pages et entrer pour long­temps en vous.
On reproche sou­vent à la poé­sie contem­po­raine son her­mé­tisme. C'est, soit-dit en pas­sant, man­quer de culture, car voi­là plus de trente ans que les poètes tendent sou­vent la main à leurs lec­teurs. Et ce serait, dans le cas de Jacques Sojcher, un reproche aber­rant. Quoique… Il arrive que la désar­mante sim­pli­ci­té de ces poèmes, leurs presque atten­dris­sants aveux vous donnent le ver­tige. Le cou­teau qui ouvre l'accès au livre est aus­si une arme… Et toute la vie du poète repose sur l'inquiétude d'avoir sur­vé­cu à la Shoah. Et puis, aus­si, lisant ces poèmes en plein cœur d'un été san­glant, le sourd bour­don­ne­ment de l'inquiétude, sur laquelle repose leur sim­pli­ci­té matoise, vous gagne tout à coup, mine de rien et mal­gré vous.
La sim­pli­ci­té de Sojcher annonce et rap­pelle, comme en creux, la vio­lence de sur­vivre. Son hédo­nisme a un arrière-gout de déso­la­tion. Et, même si tout se joue aus­si dans une sorte d'éblouissement de vivre (et de vivre, sou­li­gnons-le, hors des aigreurs et des res­sen­ti­ments), C'EST LE SUJET confine au ver­tige. C'est rien, le sujet. C'est, chez ce poète qui compte depuis si long­temps à mes yeux, comme un rêve racon­té : celui de se taire, de s'effacer, de bavar­der pour rien.

 

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