> James Noël, “Cheval de feu”

James Noël, “Cheval de feu”

Par | 2018-05-24T15:57:47+00:00 3 novembre 2015|Catégories : Critiques|

Ce volume du poète et acteur haï­tien peut dif­fi­ci­le­ment ne pas faire impres­sion. Il a une force pui­sée dans les vécus vio­lents et les révoltes morales et phy­siques de son pays d’origine, et il a le sens de la parole publique, celle qui parle fort au milieu de la place, au milieu de la rue (comme dansent ces dan­seurs de l’image de cou­ver­ture, sur les gra­vats d’une rue d’après le trem­ble­ment de terre, sans doute).

La ville, l’amour, le trem­ble­ment de terre, les amis et la famille, le moi à vif, le scan­dale de la réa­li­té haï­tienne, les liens heu­reux noués, inver­se­ment, avec le peuple kanak, les murs (qui murent et qui par­fois s’écroulent) sont par­mi les thèmes les plus impor­tants, récur­rents ou suc­ces­sifs, qui nour­rissent ici la poé­sie de James Noël.

Le volume regroupe six ensembles de poèmes : « Poèmes à double tran­chant », « Seul le bai­ser pour muse­lière », « Kana sutra », « Toutes les villes qui se trompent de trot­toirs », « Des liasses d’empreintes » et « La migra­tion des murs ».

Il s’ouvre avec un poème limi­naire de Frank Etienne, une « invi­ta­tion » qui fait l’effet d’une annonce de crieur public, à la fois éloge poé­tique et réclame de rue sonore : mi-pre­mier, mi-second degré, il nous « invite à entrer dans l’univers fabu­leux de James NOËL », uni­vers « à la fois esthé­tique et idéo­lo­gique, à réson­nance indi­vi­duelle et col­lec­tive. »

Dans le pre­mier recueil, la condi­tion de l’homme d’un Tiers Monde ouvert sur le monde mais misé­rable semble se résu­mer au pas­sage en ce vers d’interrogation tra­gique : « vivrai-je d’envie comme on en meurt ». Le vers mani­feste ce goût esthé­tique pour la flam­boyance facile mais fina­le­ment pro­fonde du jeu de mot qui est aus­si (comme le dit le titre d’un autre poème, dédié à un jour­na­liste assas­si­né) un « jeu de mo(r)t ». Dans toute la poé­tique de James Noël, on sent à l’œuvre une volon­té de dis­tor­sion des évi­dences lin­guis­tiques pour expri­mer la révolte de l’intelligence contre la fata­li­té, la vio­lence et l’ironie amère du monde. Cette vio­lence passe dans le voca­bu­laire et les images, mais il s’agit bien, ici, de haute poé­sie, et non d’un simple « crache-ta-haine » per­for­ma­tif ; la pro­fon­deur cultu­relle et le ques­tion­ne­ment réflexif sont aux sources mêmes de l’impulsion poé­tique ; le ques­tion­ne­ment réflexif a sou­vent pour objet la langue elle-même, mais au double sens des mots et de l’organe. La chose est sen­sible (on ne peut mieux dire !) par exemple dans ce poème inti­tu­lé « Monde des pro­fon­deurs » :

 

Voici la lumière/​ en rature/​ à l’intérieur d’un mot/​ le seul auto­ri­sé à procéder/​ à ma toute pre­mière vivisection/​ d’animal inapprivoisable/​ impré­vi­sible

Voici le monde, les forêts/​ les déserts intérieurs/​ au mitan d’un arbre creux/​ voi­ci les mots/​ qui creusent ma langue/​ de sa toute bègue et hur­lante pro­fon­deur  (p. 42-43).

 

La révolte poli­tique, elle, qui déclare, par exemple : « l’ONU nous met à poils », et qui remarque avec amer­tume que « je ne sais ni lire ni écrire, c’est pour­tant vous qui m’en vou­lez », se syn­thé­tise en image de la révolte par et pour le lan­gage, condi­tion de l’expression démo­cra­tique : « en guise de cou­teau je vous parle avec un crayon entre les dents » (p. 49).

 

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