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Japon réel et imaginaire

Par | 2018-05-20T12:13:17+00:00 1 mai 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Terada Torahiko : « L’esprit du haï­ku »

par Pierre Tanguy

 

 

 On écrit aujourd’hui beau­coup de haï­kus dans le monde. Et aus­si beau­coup de com­men­taires sur ce genre poé­tique par­ti­cu­lier. Le sujet paraît inépui­sable et le Brestois Alain Kervern a bien mon­tré, dans ses deux der­niers essais  (Histoire du haï­ku chez Skol Vreizh et La cloche de Gion  à Folle avoine), la richesse et la com­plexi­té du sujet.

 Mais il n’est pas inutile, par­fois, de reve­nir aux auteurs japo­nais eux-mêmes pour savoir ce qui les gui­dait. C’est la cas avec Terada Torahiko (1878-1935), dis­ciple de Sôseki et auteur d’un essai inti­tu­lé L’esprit du haï­ku. Il insiste sur deux points pour expli­quer l’appétence par­ti­cu­lière des japo­nais pour ce genre lit­té­raire. D’une part, explique-t-il, la fusion avec la nature consi­dé­rée par les Japonais comme une « pré­sence fra­ter­nelle ». Pour Terada, en effet, « l’esprit du haï­ku ne peut être pen­sé que comme une expres­sion poé­tique de ce sens de la nature ». A cela s’ajoute – c’est le deuxième point – « l’existence plus que mil­lé­naire de formes poé­tiques brèves dans la tra­di­tion lit­té­raire japo­naise ». Nature, briè­ve­té : on a là les deux ingré­dients de base du haï­ku, un genre ayant le don « d’appartenir à la mémoire col­lec­tive de tout un peuple qui par­tage donc les mêmes asso­cia­tions d’images ou de pen­sées ». Ce qui fait dire à Terada Torahiko  que « le haï­ku n’existe et ne peut qu’exister au Japon ».  Mais il for­mule aus­si, dans son essai, cer­taines mises en garde. « Si le poète intro­duit des élé­ments qui expriment direc­te­ment sa sub­jec­ti­vi­té, il n’y aura plus de place pour expri­mer des élé­ments sym­bo­liques de la nature » (Terada, dans cette logique, conteste « l’éloquence » dans la poé­sie).

 Il pose aus­si la ques­tion – qui fait sou­vent débat – des racines boud­dhistes ou non du haï­ku. S’il convient que « le sen­ti­ment d’impermanence » (héri­tée du boud­dhisme) « ne pou­vait qu’envahir le monde des haï­kus », il consi­dère qu’il « n’appartient abso­lu­ment pas à la nature même du haï­ku ». Selon lui, la pra­tique du haï­ku n’est « ni une fuite » (…) « ni un exer­cice de phi­lo­so­phie pas­sive », « ni non plus une mise en scène pleine de com­plai­sance de soi ».

 Bien au contraire, sou­ligne-t-il, le haï­ku sup­pose « une dis­tance cri­tique de soi vis-à-vis de soi » et per­met « d’exercer l’acuité de l’œil de notre esprit à faire en sorte que nous veil­lions à main­te­nir sa liber­té »

 

 

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Le Japon de Pierre et Ilse Garnier

par Lucien Wasselin

 

 

Les Éditions L'herbe qui tremble viennent de publier, sous cof­fret neutre, deux volumes dus à Marianne Simon-Oikawa inti­tu­lés Japon (Les Échanges et À Saisseval). Marianne Simon-Oikawa a le mérite d'enseigner à l'université de Tokyo et, connais­sant bien la langue et la culture du Japon, elle était par­ti­cu­liè­re­ment indi­quée pour assu­mer la res­pon­sa­bi­li­té de ces deux tomes qui font presque 1000 pages au total.

 

Le tome 1 (Les Échanges) s'intéresse aux poèmes écrits par Pierre Garnier en col­la­bo­ra­tion avec Niikuni Seiichi de 1966 à 1971 d'une part et avec Nakamura Keiichi de 2000 et 2001 d'autre part. Car si Pierre Garnier est bien connu pour son ouvrage en deux tomes paru aux édi­tions André Silvaire en 1978, Le Jardin Japonais, Marianne Simon-Oikawa met en évi­dence, pour com­men­cer que les Garnier ont été en contact avec des poètes japo­nais de la même mou­vance qu'eux dès avant. Le Japon et le couple Garnier sont pré­sents dès 1964 dans la revue fran­çaise Les Lettres et dès 1969 dans la revue japo­naise VOU (avec, en par­ti­cu­lier, des poèmes de Pierre Garnier tra­duits par Kitasono Katsue) et dès 1965 dans ASA, la revue de Niikuni.

Cette pré­sence en revue sera sui­vie d'œuvres écrites à quatre mains dont les plus connues sont sans doute les Poèmes fran­co-japo­nais de Pierre Garnier et de Niikuni Seiichi pour leur paru­tion en 1967 chez André Silvaire et dont le plus célèbre est sans conteste le poème ("Coq-Cerisier") qu'on trouve à la page 169 de ce tome1 et qui fut repro­duit en carte pos­tale lors de l'exposition, "Pierre Garnier, le par­cours d'un poète", réa­li­sée par la Bibliothèque Départementale de la Somme en 2002. Mais ces poèmes montrent la limite de la poé­sie supra­na­tio­nale qui vou­lait se pas­ser de la tra­duc­tion, comme le prouve Marianne Simon-Oikawa (pp 154-157). Mais Niikuni dis­pa­raît en 1977 met­tant fin à toute col­la­bo­ra­tion entre les deux poètes. Pierre Garnier va écrire trois pla­quettes avec Nakamura Keiichi en 2000 et 2001, pla­quettes très dif­fé­rentes de celles écrites avec Niikuni Seiichi. On sent ici que Nakaruma Keiichi est "influen­cé" par le mail-art  et le col­lage qu'il pra­tique assi­du­ment…

 

 Le tome 2 (À Saisseval) rend compte de ce qu'écrivirent seuls Pierre et Ilse Garnier, de la mort de Niikuni Seiichi à nos jours, loin du Japon, hor­mis la période de col­la­bo­ra­tion avec Nakamura Keiichi : c'est que "le Japon ne cesse d'habiter Pierre et Ilse"… Marianne Simon-Oikawa se livre à une com­pi­la­tion des poèmes écrits à Saisseval durant cette période : la liasse de 1977, le n° de Bloknoot de 1976, le Jardin japo­nais de 1977, les deux tomes du Jardin japo­nais parus aux édi­tions André Silvaire, Le Jardin du poète Yu paru à Madrid en 2003 et 2004 et L'Année dans les jar­dins flot­tants de la Somme qu'Ilse a écrit et publié en auto-édi­tion en 2008. Il faut s'arrêter à ce der­nier recueil (lar­ge­ment incon­nu) car il per­met de com­prendre l'obsession japo­naise des Garnier ; l'expression "jar­dins flot­tants" ren­voie sans aucun doute à l'estampe japo­naise ukiyo-e (image du monde flot­tant) : "le monde flot­tant dési­gnant le monde d'ici-bas" [M S-O, p 450]. Mais ce n'est pas tout car Marianne Simon-Oikawa consacre un cha­pitre à la notion de haï­ku chez Pierre Garnier où elle met en lumière que les textes d'Ornithopoésie ne sont pas éloi­gnés de l'esthétique du haï­ku. À son habi­tude, Marianne Simon-Oikawa mêle inédits et poèmes publiés à ses notes et pré­sen­ta­tions.

 

Marianne Simon-Oikawa convainc ain­si le lec­teur que "le Japon occupe chez Pierre et Ilse Garnier une place essen­tielle" (p 583). Mais il y a mieux : ses ana­lyses sont pré­cieuses et éru­dites car, non seule­ment elle a exploi­té de nom­breuses archives fran­çaises ou étran­gères, publiques (comme celle de l'Université des Beaux-Arts de Musashino) ou pri­vées mais sa connais­sance de la langue japo­naise est irrem­pla­çable, qu'on en juge : "Certains poèmes, les plus faciles à appré­hen­der, contiennent des mots entiers. Dans l'un d'entre eux par exemple, qui asso­cie coq et saku­ra (ceri­sier) le mot "coq" invite à voir dans les formes épa­nouies du papier décou­pé les plumes de la queue d'un chef de basse-cour tan­dis que le mot "ceri­sier" [sous la forme d'un idéo­gramme] fait décou­vrir dans ces mêmes formes les branches d'un ceri­sier ployant sous le poids de ses fleurs" (p 156, tome 1). Que dire encore des dif­fé­rences entre la forme du kan­ji, la forme syl­la­bique et le carac­tère ? On le voit, Marianne Simon-Oikawa ne manque pas de qua­li­tés…

 

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