Ter­a­da Torahiko : « L’esprit du haïku »

par Pierre Tanguy

 

 

On écrit aujourd’hui beau­coup de haïkus dans le monde. Et aus­si beau­coup de com­men­taires sur ce genre poé­tique par­ti­c­uli­er. Le sujet paraît inépuis­able et le Brestois Alain Kervern a bien mon­tré, dans ses deux derniers essais  (His­toire du haïku chez Skol Vreizh et La cloche de Gion  à Folle avoine), la richesse et la com­plex­ité du sujet.

 Mais il n’est pas inutile, par­fois, de revenir aux auteurs japon­ais eux-mêmes pour savoir ce qui les guidait. C’est la cas avec Ter­a­da Torahiko (1878–1935), dis­ci­ple de Sôse­ki et auteur d’un essai inti­t­ulé L’esprit du haïku. Il insiste sur deux points pour expli­quer l’appétence par­ti­c­ulière des japon­ais pour ce genre lit­téraire. D’une part, explique-t-il, la fusion avec la nature con­sid­érée par les Japon­ais comme une « présence frater­nelle ». Pour Ter­a­da, en effet, « l’esprit du haïku ne peut être pen­sé que comme une expres­sion poé­tique de ce sens de la nature ». A cela s’ajoute – c’est le deux­ième point – « l’existence plus que mil­lé­naire de formes poé­tiques brèves dans la tra­di­tion lit­téraire japon­aise ». Nature, brièveté : on a là les deux ingré­di­ents de base du haïku, un genre ayant le don « d’appartenir à la mémoire col­lec­tive de tout un peu­ple qui partage donc les mêmes asso­ci­a­tions d’images ou de pen­sées ». Ce qui fait dire à Ter­a­da Torahiko  que « le haïku n’existe et ne peut qu’exister au Japon ».  Mais il for­mule aus­si, dans son essai, cer­taines mis­es en garde. « Si le poète intro­duit des élé­ments qui expri­ment directe­ment sa sub­jec­tiv­ité, il n’y aura plus de place pour exprimer des élé­ments sym­bol­iques de la nature » (Ter­a­da, dans cette logique, con­teste « l’éloquence » dans la poésie).

 Il pose aus­si la ques­tion – qui fait sou­vent débat – des racines boud­dhistes ou non du haïku. S’il con­vient que « le sen­ti­ment d’impermanence » (héritée du boud­dhisme) « ne pou­vait qu’envahir le monde des haïkus », il con­sid­ère qu’il « n’appartient absol­u­ment pas à la nature même du haïku ». Selon lui, la pra­tique du haïku n’est « ni une fuite » (…) « ni un exer­ci­ce de philoso­phie pas­sive », « ni non plus une mise en scène pleine de com­plai­sance de soi ».

 Bien au con­traire, souligne-t-il, le haïku sup­pose « une dis­tance cri­tique de soi vis-à-vis de soi » et per­met « d’exercer l’acuité de l’œil de notre esprit à faire en sorte que nous veil­lions à main­tenir sa liberté »

 

 

*

 

Le Japon de Pierre et Ilse Garnier

par Lucien Wasselin

 

 

Les Édi­tions L’herbe qui trem­ble vien­nent de pub­li­er, sous cof­fret neu­tre, deux vol­umes dus à Mar­i­anne Simon-Oikawa inti­t­ulés Japon (Les Échanges et À Sais­se­val). Mar­i­anne Simon-Oikawa a le mérite d’en­seign­er à l’u­ni­ver­sité de Tokyo et, con­nais­sant bien la langue et la cul­ture du Japon, elle était par­ti­c­ulière­ment indiquée pour assumer la respon­s­abil­ité de ces deux tomes qui font presque 1000 pages au total.

Le tome 1 (Les Échanges) s’in­téresse aux poèmes écrits par Pierre Gar­nier en col­lab­o­ra­tion avec Niiku­ni Sei­ichi de 1966 à 1971 d’une part et avec Naka­mu­ra Kei­ichi de 2000 et 2001 d’autre part. Car si Pierre Gar­nier est bien con­nu pour son ouvrage en deux tomes paru aux édi­tions André Sil­vaire en 1978, Le Jardin Japon­ais, Mar­i­anne Simon-Oikawa met en évi­dence, pour com­mencer que les Gar­nier ont été en con­tact avec des poètes japon­ais de la même mou­vance qu’eux dès avant. Le Japon et le cou­ple Gar­nier sont présents dès 1964 dans la revue française Les Let­tres et dès 1969 dans la revue japon­aise VOU (avec, en par­ti­c­uli­er, des poèmes de Pierre Gar­nier traduits par Kita­sono Kat­sue) et dès 1965 dans ASA, la revue de Niikuni.

Cette présence en revue sera suiv­ie d’œu­vres écrites à qua­tre mains dont les plus con­nues sont sans doute les Poèmes fran­co-japon­ais de Pierre Gar­nier et de Niiku­ni Sei­ichi pour leur paru­tion en 1967 chez André Sil­vaire et dont le plus célèbre est sans con­teste le poème (“Coq-Cerisi­er”) qu’on trou­ve à la page 169 de ce tome1 et qui fut repro­duit en carte postale lors de l’ex­po­si­tion, “Pierre Gar­nier, le par­cours d’un poète”, réal­isée par la Bib­lio­thèque Départe­men­tale de la Somme en 2002. Mais ces poèmes mon­trent la lim­ite de la poésie supra­na­tionale qui voulait se pass­er de la tra­duc­tion, comme le prou­ve Mar­i­anne Simon-Oikawa (pp 154–157). Mais Niiku­ni dis­paraît en 1977 met­tant fin à toute col­lab­o­ra­tion entre les deux poètes. Pierre Gar­nier va écrire trois pla­que­ttes avec Naka­mu­ra Kei­ichi en 2000 et 2001, pla­que­ttes très dif­férentes de celles écrites avec Niiku­ni Sei­ichi. On sent ici que Nakaru­ma Kei­ichi est “influ­encé” par le mail-art  et le col­lage qu’il pra­tique assidument…

Le tome 2 (À Sais­se­val) rend compte de ce qu’écrivirent seuls Pierre et Ilse Gar­nier, de la mort de Niiku­ni Sei­ichi à nos jours, loin du Japon, hormis la péri­ode de col­lab­o­ra­tion avec Naka­mu­ra Kei­ichi : c’est que “le Japon ne cesse d’habiter Pierre et Ilse”… Mar­i­anne Simon-Oikawa se livre à une com­pi­la­tion des poèmes écrits à Sais­se­val durant cette péri­ode : la liasse de 1977, le n° de Blo­knoot de 1976, le Jardin japon­ais de 1977, les deux tomes du Jardin japon­ais parus aux édi­tions André Sil­vaire, Le Jardin du poète Yu paru à Madrid en 2003 et 2004 et L’An­née dans les jardins flot­tants de la Somme qu’Ilse a écrit et pub­lié en auto-édi­tion en 2008. Il faut s’ar­rêter à ce dernier recueil (large­ment incon­nu) car il per­met de com­pren­dre l’ob­ses­sion japon­aise des Gar­nier ; l’ex­pres­sion “jardins flot­tants” ren­voie sans aucun doute à l’e­stampe japon­aise ukiyo‑e (image du monde flot­tant) : “le monde flot­tant désig­nant le monde d’i­ci-bas” [M S‑O, p 450]. Mais ce n’est pas tout car Mar­i­anne Simon-Oikawa con­sacre un chapitre à la notion de haïku chez Pierre Gar­nier où elle met en lumière que les textes d’Ornithopoésie ne sont pas éloignés de l’esthé­tique du haïku. À son habi­tude, Mar­i­anne Simon-Oikawa mêle inédits et poèmes pub­liés à ses notes et présentations.

Mar­i­anne Simon-Oikawa con­va­inc ain­si le lecteur que “le Japon occupe chez Pierre et Ilse Gar­nier une place essen­tielle” (p 583). Mais il y a mieux : ses analy­ses sont pré­cieuses et éru­dites car, non seule­ment elle a exploité de nom­breuses archives français­es ou étrangères, publiques (comme celle de l’U­ni­ver­sité des Beaux-Arts de Musashino) ou privées mais sa con­nais­sance de la langue japon­aise est irrem­plaçable, qu’on en juge : “Cer­tains poèmes, les plus faciles à appréhen­der, con­ti­en­nent des mots entiers. Dans l’un d’en­tre eux par exem­ple, qui asso­cie coq et saku­ra (cerisi­er) le mot “coq” invite à voir dans les formes épanouies du papi­er découpé les plumes de la queue d’un chef de basse-cour tan­dis que le mot “cerisi­er” [sous la forme d’un idéo­gramme] fait décou­vrir dans ces mêmes formes les branch­es d’un cerisi­er ploy­ant sous le poids de ses fleurs” (p 156, tome 1). Que dire encore des dif­férences entre la forme du kan­ji, la forme syl­labique et le car­ac­tère ? On le voit, Mar­i­anne Simon-Oikawa ne manque pas de qualités…