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Je ne sais pas si je dois parler

Par | 2018-05-21T05:11:01+00:00 11 novembre 2013|Catégories : Blog|

 

Je ne sais pas si je dois par­ler de la bête hideuse à mes enfants
parce qu’ils vou­dront un nom
et que je leur dise quand elle vien­dra
et à quoi elle res­sem­ble­ra
et si son pelage est tout de même doux à tou­cher.
Je serai peut-être en train de faire une ome­lette
de peindre mes ongles
ou d’acheter du savon
et sou­dain sor­ti­ront de ma bouche des paroles ter­ribles.

Il y a tou­jours dans le pay­sage un homme une femme
un aban­don­né qui passe devant nos yeux
pour nous rap­pe­ler cela : que la bête veille
que son appé­tit de mal­heur est sans limite.
Elle jette dans les rues des femmes fri­leuses et pauvres
qui tremblent devant les vitrines.
Elle fou­droie des enfants très petits
qui n’apprendront jamais à lire.
Il arrive qu’elle leur arrache bras et jambes et les gobe tout crus
par cen­taines
elle les assoiffe puis les noie sans repos.
La bête les condamne si vous pro­non­cez le nom de leur pays.
Elle brise des hommes
leur tord le cou comme on le fait aux geli­nottes.
Elle boit des lacs
englou­tit des forêts mira­cu­leuses.

Elle a le goût âpre du fer et du sang.
La bête broie minu­tieu­se­ment et sans répit
du Pôle au Pôle.
Et dans les vil­lages où jamais on ne croit qu’elle vient
elle halète près du petit hon­teux
et recouvre de suie la vieille femme
que plus per­sonne ne visite.
Elle épie près de tous ceux que rien n’abrite
ni un toit d’herbe
ni un geste de la main
ni même encore la mémoire d’un pré­nom chu­cho­té dans la nuit.

La bête patiente mais tou­jours par­vient.
Elle sait se rendre si banale
on lui connaît un goût de toile mouillée
de cha­pi­teau mon­té à la hâte sous la pluie
et à moi­tié vide
où des femmes vir­gules ponc­tuent le silence sur des tra­pèzes
tan­dis que plus bas les vieux lions ne regardent rien.

On m’a dit que la bête
avait défi­gu­ré à l’acide le visage de femmes très belles
on m’a dit qu’elle avait cou­su
et qu’elle avait déchi­ré
qu’elle et encore
qu’elle avait
et aus­si et même j’ai enten­du dire
mais ce n’est pas pos­sible je me dis.

Prenez garde mes enfants
que la bête ne vous croise ou pose ses yeux sur vous.
Car alors je ne serai plus là pour vous prendre entre mes bras
et ma voix per­due ne remon­te­ra plus du puits
pour vous appe­ler par vos noms Apases.

 

Textes extraits de La Renouée (inédit)
 

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