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Je vous écris de mes lointains

Par |2018-08-15T05:56:37+00:00 3 mai 2013|Catégories : Critiques|

 

Je vous écris de mes loin­tains, titre Jean-Pierre Boulic. Tout poète consé­quent, à un moment don­né de sa vie et de son écri­ture, sauf s’il est un de ces « poètes du dimanche » que cro­quait avec  ten­dresse René-Guy Cadou ou un de ceux qui mettent «  poète » der­rière leur nom dans l’annuaire des télé­phones comme le raillait avec cruau­té Aragon, est « obli­gé » de s’interroger sur les causes et les fina­li­tés de son écri­ture. C’est ce que fait Boulic, au bout de plus d’une dizaine de recueils, en authen­tique  donc consé­quent  poète qu’il est .

« J’écris. Mon lan­gage fré­mit jusqu’aux entrailles. J’écris la vie du verbe. J’écris ma contem­pla­tion  de l’être, une expli­ca­tion de ma rela­tion au monde, sim­ple­ment la ren­contre de l’être ensemble » dit-il. Il aurait pu dire «  j’écris le verbe de la vie », car, à ce niveau-là de l’écriture, vivre et écrire, écrire et vivre sont une même chose. Boulic, de ses loin­tains, écrit au plus près de ce qu’il est ou de la conscience qu’il a d’être, l’écart entre ce qu’il est et la conscience qu’il en a étant, jus­te­ment,  le lieu de l’écriture, l’espace, la béance.  « Écrire la voix de l’âme néces­site d’aller vers le silence, son silence, dans l’expérience du mur­mure de la source inté­rieure, par-delà les dif­fi­cul­tés de l’existence ». C’est vous dire si l’ambition de Boulic est grande, cher­chant à relier, à tra­vers ses textes, ce qu’il est au plus pro­fond de lui à ce qui donne sens à l’existence. Il l’annonce, d’ailleurs, dès l’ouverture  de ce recueil de cin­quante courts textes : «  J’en appelle à l’encre du ciel, au sang des étoiles…sur cette terre où tout n’existe que par le lan­gage et l’expérience d’un cœur à cœur ». Poésie empreinte de spi­ri­tua­li­té donc, mais quelle poé­sie authen­tique n’en est-elle pas empreinte ? «  L’exercice du poème se borne à tra­duire sans confu­sion une parole juste : celle qui se veut reflet des pay­sages inté­rieurs où sédi­mente l’expérience de l’homme au sein du cos­mos  ».  Cet exer­cice, ambi­tieux s’il en est, pour­rait, s’il n’était maî­tri­sé, nous entrai­ner vers une poé­sie méta­phy­sique à l’expression gran­di­lo­quente. Pour notre bon­heur, c’est tout l’inverse. Ce retour à l’essentiel est fait par la contem­pla­tion de la réa­li­té dans ce qu’elle a de plus simple, de plus quo­ti­dien.  Il l’énonce d’ailleurs : « Contempler et vivre la réa­li­té de la vie. Vivre, c’est voir que l’instant pré­sent est réel ». C’est à une conver­sion du regard que nous invite Jean-Pierre Boulic, un réap­pren­tis­sage pour mieux voir. Boulic est un Cadou qui aurait lu Theilhard de Chardin, un mys­tique donc. Mais il cultive son mys­ti­cisme comme on ima­gine que cer­tains moines entre­tiennent un «  jar­din de simples », dans l’effluve de quelques herbes médi­ci­nales.  «  Voici que le plus simple d’entre nous s’émerveille d’avoir à  tenir entre  les mains un bou­quet de jon­quilles » a écrit quelque part Cadou. Voici que Boulic,  le plus simple d’entre nous,  s’émerveille en même temps qu’il nous émer­veille car «  Quand la parole répand son souffle éton­né, levant les yeux sur toutes choses,  sur­git en véri­té le temps de la poé­sie ». Si le ques­tion­ne­ment et l’étonnement sont la source de la phi­lo­so­phie, l’émerveillement est bien, lui, la source de toute poé­sie. Oui, « Il faut prendre la poé­sie au sérieux. Le poème n’est pas un prisme. La poé­sie ne déforme pas la réa­li­té. La poé­sie est ». Jean-Pierre Boulic nous invite,  avec humi­li­té, à ce sal­va­teur retour aux sources.

 

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