> Jean-Claude Pirotte, Gens sérieux d’abstenir

Jean-Claude Pirotte, Gens sérieux d’abstenir

Par | 2018-05-23T13:01:58+00:00 25 mai 2014|Catégories : Blog|

Au milieu de quelques hom­mages qui ont été ren­dus à l'auteur, un article déjà ancien d'Yves Charnet me paraît le mieux à même de dire l'esprit de ce der­nier recueil : « aux pres­tiges du lit­té­raires, tu pré­fères t'adresser au fra­ter­nel incon­nu qui, comme toi, cher­che­rait dans les mots à com­prendre quelque chose, enfin, au simple fait d'exister ; d'être, oui, là ».(*)

Pourtant les vers, en prin­cipe, ça parait sérieux. De la poé­sie qui se voit. Des son­nets en plus, rien que des son­nets. Bien sûr pas des son­nets à la Oronte : « Sonnet… C'est un son­net… » Mais ce côté arti­san, com­pa­gnons du devoir, de quelques maîtres au ciseau joueur, léger et pré­cis, d'ailleurs cités à l'occasion, Léon-Paul Fargue, Monsieur Tardieu qui expli­quait que ses outils d'artisan sont vieux comme le monde ; mais que dire des miens /​ rouillés rognés bri­sés /​ (…) outils de bri­co­leur /​ qui ne sait rien de rien

L'auteur en vieillard empor­teur de pièce, sans illu­sion, arrière-ton­ton rigo­lard, redres­seur de tort ?

Mais voi­là une pos­ture qu'après tout ce monde sait fort bien digé­rer avec tout le reste. Il est une heure pour ça, et même des col­lec­tions lit­té­raires.

Alors reve­nons à ce titre faus­se­ment simple, qui a l'air d'aller de soi. Cela fait un moment que le « sérieux » ne fait plus vendre. C'est du léger, du pétillant, du convi­vial qu'on veut.

De quel sérieux par­lait donc Jean-Claude Pirotte ? Le sérieux qui se cache sous la décon­trac­tion. Sous les mots spi­ri­tuels des puis­sants, grands fai­seurs de nombres et de pour cent, qui lisent Kerouac en avion, jurent par Dali et Breton, et agré­mentent leurs récep­tions avec du rock déjan­té.

… les puis­sants
qui ne peuvent vivre sans
lire leur montre à l'envers
 

pour faire la nique au temps
ils peinent mul­ti­pliant
les sauts autour de la terre
 

ils jurent de ne pas vieillir
en répan­dant leurs sou­rires
à toute heure vai­ne­ment
 

Pirotte ne sou­riait plus guère : je décède à petit feu. La mort qui rodait avait beau lui faire son beau numé­ro de vamp, il n'y a vrai­ment pas de quoi rire. Il ne pre­nait pas l'air gai des vieillards qui ont pré­pa­ré leurs obsèques à l'avance. Et il dégom­mait leur faux déta­che­ment d'une simple paren­thèse :

nous n'aurons pas de regrets
(c'est ce que nous pré­ten­dons)

On ne l'endormait pas plus avec l'espèce d'oxymoron à la mode de « déve­lop­pe­ment durable ». Les yeux ouverts, il mon­trait ce qui est : la tor­peur de la cani­cule /​ déso­riente les cal­culs /​ (…) les ani­maux tirent la langue/​ la vache sent tour­ner son lait /​ on voit jau­nir le ceri­sier . Une grande foire effa­rante : c'est un vent chaud qui fera /​ de ce nord un saha­ra /​ (…) la glace qui aura fon­du /​ va ser­vir à la fon­due /​ on aura du sau­cis­son /​ de singe à tous les repas /​ et les névés sous nos pas /​ brû­le­ront comme un tison .

Mais je sens qu'il nous par­lait moins du réchauf­fe­ment cli­ma­tique que d'un grand mélange de tout avec tout. Les gens sérieux qui doivent s'abstenir de lire ce livre sont ceux qui croient que le foot­ball (un sim­pliste jeu de pieds), ça vous fabrique un homme. Ceux qui se sont fichu de l'école… pas très Pink Floyd, mon­sieur Pirotte ! Savent-ils encore lire ? Car, par­tout, ça cite à tort et à tra­vers, grande confu­sion, la soupe à tous les étages :

la tem­pête sous un crâne
a enva­hi tous les crânes (…)
elle atteint bien­tôt son but
qui est de décer­ve­ler
pour vendre du cer­ve­las
 

À l'homme sérieux qui chasse l'ennui /​ (et) fabrique le para­dis, cette poé­sie offre le billet retour dans la quo­ti­dienne tra­gé­die :

c'est un chat mou­rant qui m'observe
il me demande gué­ris-moi
toi l'homme à qui j'accorde foi
il ne suf­fit pas de m'aimer

… et dans la grande tra­hi­son de l'histoire moderne :

vous  avez lais­sé le vil­lage
mou­rir sans vous du fond des âges
et vous bati­fo­lez dans l'air
méphi­tique de vos salaires

 

Pas drôle pour du pas sérieux !
Pourtant la gra­vi­té est rat­tra­pée par quelque chose.
Ça ne res­semble pas à des impré­ca­tions, l'auteur ne se pre­nait pas au sérieux :

c'est vrai nous sommes tous fous
Crevel a rai­son l'estime
que l'on a de soi varie
à l'aune de la folie

Chercher du côté du vers, la cadence imper­ti­nente de l'heptamètre dans les pre­miers son­nets, comme une marche à cloche pied ?

Une légè­re­té aus­si, un art de vieux maître à peine frô­lant du pin­ceau la feuille (tra­duis : la décon­cer­tante sim­pli­ci­té du voca­bu­laire), voi­là, ça vit sous tes yeux. Et plus que léger, ce recueil est libre, d'une liber­té déses­pé­rée. « Nous n'aurons jamais été plus libres, écri­vait encore Yves Charnet, libres de nos mots et de nos chi­mères qu'en ce temps où le poète est mépri­sé comme per­sonne ». Lecture secrète. Fraternel incon­nu, ne sens-tu qu'il te parle, sans muraille ni conve­nance, dans un style épu­ré et par­fai­te­ment libre.

Et sa lec­ture te libère de cette fou­tue espé­rance qui pousse à cou­rir tou­jours plus vite pour se déles­ter du temps :

j'ai tou­jours été très fort
par­ti­san du moindre effort
je simule ici et là
l'allure du koa­la
 

mais quand la nuit je m'endors
c'est en rêvant au poème
que je n'écrirais moi-même
pas même pour un pont d'or
 

je pré­fère à mon réveil
savoir qu'il a pris la veille
la forme d'une fumée
 

qui a rejoint les nuées
et dis­po­sé la buée
de l'oubli sur les années

Comment ne pas rêver que, dans cet oubli, sa sil­houette a rejoint celle d'André Dhotel, lui-même si atti­ré par ces éten­dues de silence où s'abreuve l'imaginaire, la foi, la vie.

Pirotte nous a une der­nière fois convié à sa table, -pas de nappe, le vin est simple-, que nous riions de nous-mêmes et de notre vani­té et de la vie qui dimi­nue et de ce qui s'en éva­pore, vers les nuées.

 

Note : Dans le blog Esprits Nomades, qui reprend cet article d'Yves Charnet : « La poé­sie, la vie pro­fonde, Lettre à Jean-Claude Pirotte » paru en 1997 dans le n°13 de Prétexte.

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