> Jean-Claude PIROTTE, Jours obscurs

Jean-Claude PIROTTE, Jours obscurs

Par |2018-11-19T23:23:30+00:00 25 avril 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

Il faut enta­mer cette lec­ture à l’heure où la nuit se dénoue dans le jour. L’aube incer­taine auto­rise plus aisé­ment l’approche des poèmes de Jean-Claude Pirotte, si mélan­co­liques. Le poète se dit « ense­ve­li sous les jours obs­curs », mais un tel ense­ve­lis­se­ment déploie une lumière aus­si indé­cise que cap­ti­vante. Il la dira « fos­sile » ou « obs­cure »  ou la mue­ra en « lumière d’étoiles ».

Ses poèmes  flottent sou­vent en liber­té sur les pages de ces Jours obs­curs, puis se regroupent par­fois dans un ensemble (Ordre du jour, Signes de vie). Leur lieu pro­bable de créa­tion n’est qu’exceptionnellement pré­ci­sé,  bien que sug­gé­ré par­fois dans le poème (La Veuve, Perthes-lès-Hurlus), mais la men­tion  glo­bale d’une région  nom­mée « mer du Nord » (citant Bonfol et Beurnevésin) n’apparaît qu’en fin de recueil.  Ils semblent avoir été écrits en 2011 (XI/​XI/​XI, par exemple). Exempts de titres, ils se déclinent en vers capri­cieux qui coulent ou se che­vauchent avec leurs 4, 5, 6,7, 8, 10 syl­labes, cumu­lant par­fois 9 et 11 syl­labes. Le poète les ras­semble en qua­trains, ter­cets ou autres. Il sur­prend tan­tôt par ses rimes (puta­tifs et tifs, quoi et coi, Knie* et nie), tan­tôt par un rare jeu de mots (lune et l’une), tan­tôt par les cou­pures de fin de vers (col/​porteur) qui laissent pan­toise ! Ces poèmes sont ryth­més – de l’extérieur – par diverses cita­tions (de Paulhan à Paul Valet), par des rap­pels d’affinités élec­tives (Francis Jammes, Supervielle) ou de com­pli­ci­té créa­tive (Morhange, Tranströmer). Ils ren­voient – à l’intérieur des strophes –  à Apollinaire, Morhange ou Mac Orlan. Semblable aéro­page poé­tique et cultu­rel l’imbibe, le conforte et le sou­tient dans sa quête. Ses écrits sont dédiés à « S.D », dont tout laisse à pen­ser qu’il s’agit de sa com­pagne Sylvie Doizelet**.

De tels  poèmes disent le plus sou­vent des oppo­si­tions appa­rentes, dont le clair/​obscur n’est sans doute qu’une ver­sion accep­table de la vie et de la mort. Une mort qui le façonne et le hante dans l’absolu (« on cherche un pays où la mort aurait rai­son quand  qu’on a tort »), dans le sym­bo­lique (« de l’existence qui s’efface/ comme larmes don­nées au vent »), mais aus­si dans son propre corps (« je sens la mort dans mes poumons/​mes sou­pirs la nourrissent/​et la fumée des cigarettes/​le tabac c’est mon com­pa­gnon »).

Il n’est pas impos­sible que l’approche  de la mort (l’auteur est malade) lui impose le rap­pel de sou­ve­nirs fugaces et le ren­voie désor­mais à cette enfance qui lui échappe tout en demeu­rant le seul lieu « habi­table ».  Pourquoi ? Cet enfant « devine qu’il est vain/​de se fier à l’avenir/seul le pas­sé qui est à venir. » Qui est-il  donc ? L’enfant  qui attend le soir « le mar­chand de sable » dans le désert ?  qui par­court « un che­min creux » « en sui­vant les nuages » ? Qui… ? Qui… ?  A l’école, il est un « potache » qui invente en secret roue et cal­cu­la­trice. A la mai­son, il a une mère qui « n’a rien  don­né », hor­mis la vie. A  domi­cile, il invente des élé­phants, fugueurs du cirque Knie, qui bar­rissent « lugu­bre­ment » dans le tilleul ou s’installent dans la grange. Il cara­cole sur un che­val de bois auquel il prête vie. Un tel enfant n’est pas dépour­vu d’un carac­tère far­ceur : il rem­place son béret par le « galu­rin » d’un épou­van­tail, il aurait aimé se nom­mer Pirate ou Piron, il pro­pose une simi­li-comp­tine au « baba au rhum, boui-boui et… sidi ».

L’ombre, non oppo­sée mais com­plé­men­taire, est omni­pré­sente dans ses écrits par­fois telle « une cou­leuvre », par­fois muée en « ombrage », mais sou­vent trans­muée en « obs­cure » comme des « salons », des « fan­tômes » ou des « jours » enfin. Des jours obs­curs qu’éclaire une simple lampe, tan­dis que la mer se déchaîne et que la pluie « coule sur la vitre ».

Oui mais, après tout…Pirotte n’incite-t-il pas la lec­trice – dès le pre­mier poème – à « ne pas cher­cher la rai­son de ceci » ! Alors écou­tons-le à l’heure du second cré­pus­cule (c’est à dire celui du soir) et refer­mons son ouvrage.

 

* Cirque suisse Knie

** Ils ont tra­vaillé ensemble à Les périls de Londres,  2010 et à  Chemin de croix, 2004.

 

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