> Jean-Claude Tardif, “Guanahani”

Jean-Claude Tardif, “Guanahani”

Par |2018-08-15T00:01:39+00:00 8 février 2013|Catégories : Critiques|

Guanahani. Mot magique. Sésame ouvrant les terres d'une langue non déna­tu­rée. C'est le titre choi­si par Jean-Claude Tardif en son der­nier livre paru aux édi­tions Clarisse. Guanahani, nom indi­gène de San Salvador quand Colomb y posa les pieds. Nom emblé­ma­tique du nou­veau monde, nous entrons, par l'entremise du poète, vers un pays pre­mier renou­ve­lant la langue d'ici-bas.

 

"Je t'aime"
           tout est dit.

Pourtant… se méfier
des lâche­tés du son   de ses homo­pho­nies

Terre incon­nue
           tes reins connus
                       ter­rain connu inter­dit à l'amour nomade
Or donc se défier de ces voix qui par­courent nos bouches
gober du blanc   à tout pro­pos   joindre ses lèvres à…

son corps à l'infini d'un autre corps in fine
petit cos­mos où l'on rêve d'étoiles qui se rêvent escar­billes…

 

La terre ancienne bruit sous cha­cune des phrases que nous uti­li­sons. Malgré nous, les mots mentent et révèlent des por­tées incons­cientes. Le devoir du poète est d'y voir clair, d'y débus­quer la poly­pho­nie cachée ouvreuse d'une nou­velle pos­si­bi­li­té de vivre et d'habiter le corps d'humanité. Langue des oiseaux conju­rant les ciels bas pour y trou­ver des aper­çus d'azur.

"… Il faut bâtir le jour/​ ou plu­tôt le construire".

Ce nou­veau monde, qui est en réa­li­té un monde archaïque neuf aux yeux de ses jeunes décou­vreurs, a renou­ve­lé la terre par la guerre. Il aurait pu le renou­ve­ler par la paix. Chez Tardif, ce monde passe par le corps fémi­nin, le corps à corps menant au corps d'humanité où les métaux lourds brûlent pour qu'au sor­tir du foyer de l'homme s'élève quelqu'arbre mira­cu­leux vers les zéniths bleus.

 

Vigies pour la mon­tée de l'éclaircie,
son deve­nir de corps de femme
face aux dieux

                       Aulne après aulne
dégra­fer la mou­vance
jusqu'au galbe
la fon­taine de forge des lèvres

 

Dans l'enfermement de la moder­ni­té, il faut au poète "pour preuve, son cri,/le chant d'une fenêtre ouverte".

De petits point d'achoppement colorent le visage aux yeux noirs : ici des roses, là un ceri­sier de cam­pagne, le rouge-gorge d'un oiseau. Et le feu. Le feu solaire embra­sant le plomb à l'intérieur du corps, y tein­tant l'iris d'une cou­leur de méta­mor­phose. La langue renaît, débar­ras­sée des sco­ries du pas­sé.

Alors les images prennent vie et s'envolent, décri­vant des cercles bien­fai­sants en sus­pen­sion dans l'air ense­men­cé. "L'élytre bleue de quelque libel­lule" enri­chit l'horizon. La "tâche d'éosine/dans l'angle défunt du soleil" affirme l'accomplissement phœ­nix du mou­ve­ment en ces terres du dedans tis­sées de silence.

Guanahani.
Poème.
Fenêtre dans le mur de l'impasse.

 

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