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Jean-Claude Tardif, La vie blanchit

Par | 2018-05-26T06:03:24+00:00 5 juillet 2015|Catégories : Critiques|

 

 

Alors on garde le silence
comme une pierre de cou­leur
dans un sac de sel.

J-C T

 

         Une pré­té­ri­tion ouvre le livre : « Je ne vous par­le­rai pas d’un pays… », mise en abyme du poème que n’écrirait pas celui que la Bretagne enchante, en source et place du livre, « le bleu des yeux des femmes ». Le poète ne trace pas un por­trait glo­bal, vu du ciel, de cette pointe nord de la pénin­sule armo­ri­caine, la côte du Trégor. Il trans­met des per­cep­tions et sensations.Une pro­po­si­tion qui sai­si­rait pour défi­nir un lieu ses cou­leurs par­ti­cu­lières, sa tona­li­té per­cep­tible et indes­crip­tible comme ADN ins­crit autant que sug­gé­ré. En regar­dant sim­ple­ment ou l’écrivant. Tout part de la Bretagne dans La Vie blan­chit : le poète lit-il le temps qui passe dans ce pro­ces­sus sug­gé­ré par le verbe ?

Rose des rochers de gra­nit en chaos immo­bile, rose ou ocre, selon les heures, du phare de Men Ruz, gris du ciel et des rideaux du Café de la Poste de La Clarté, gris du tabac que roule François, le marin pêcheur, noir pro­fond des cor­mo­rans qui sèchent leurs ailes au soleil, éclair brun de la martre qui tra­verse le sen­tier, grèves blanches, blanc d’un galet et du « grand bol » dans lequel Marie sert le « café à la chaus­sette »…

Et puis le bleu. Celui du ciel et des hor­ten­sias, celui des homards que François prend dans ses casiers, bleu « des yeux des femmes » gagné par la mer ou l’horizon ? Couleur sur­tout peut-être des sou­ve­nirs d’enfance du poète, et de ceux que se consti­tue, à son tour, sa fille. Et bleu sans doute éga­le­ment des poèmes de Georges Perros :

 

« Il y a tou­jours un peu de Paradis
Sur notre boule ter­restre
La Bretagne en a gobé une bonne par­tie
[…] ne s’y sent-on pas
Moins déser­té qu’ailleurs
On s’y arrête
Au gré de je ne sais quel bon ver­tige
Entre la mort et la vie brève
Entre la mer t le soleil
Qui l’éclabousse en branle-bas »1

 

Le titre de la pre­mière par­tie du livre de Jean-Claude Tardif,Autour dePerros, fait hési­ter le lec­teur : s’agit-il de Georges Perros ou Perros-Guirec ? L’homonymie per­met au rêve de glis­ser de l’un à l’autre, la côte de gra­nit rose, le pays bleu ou le poète Georges Poulot qui trou­va ici son nom d’écrivain.

Alors fleu­rit en phrase le lexi­quede la Bretagnesuscitant en nous ces repré­sen­ta­tions fami­lières et secrètes tout à la fois : « sali­cornes », le mot du rêve qui com­pose sur « licorne » la végé­ta­tion d’une région aux par­fums exha­lés et rêvés. Peut-être un « mousse » pour gar­der les his­toires des veillées – ou chan­ter aveccelui à l’accordéon oscil­lant le soir sur un banc qui réunit les marins. Je lis, je recon­nais, je récite :« Pors Mabo », la « Renote », une géo­gra­phie de rivages et d’écume qui cerne le contour des Sept-Îles. Voilà le charme d’une convo­ca­tion salée autour des terres, en pleine mer, près des « ajoncs », « mouettes » et « maca­reux ».

         « Je ne vous dirai pas… » pour­suit le poète : autant d’arrêts et de noms, aux fron­tières du songe et du quo­ti­dien, telle une­mé­moire qui ras­sem­ble­rait ses com­po­santes « comme on lance un cri à la mer ». Se lais­ser ber­cer alors par le res­sac des vers où les noms propres (Bréhat, Coz-Pors…) et les noms com­muns (le « phare », le « vent », « l’horizon »…) alternent et des­sinent ce pay­sage bre­ton, réel et oni­rique, cer­clé d’ « ocre sur le gris du ciel » :

« De cha­cun nous connais­sons le nom. »

Pays rose, à ses heures, à Ploumanac'h, là où « pétrels et milouins », dans leur immo­bi­li­té, répondent par­fois au calme de la mer. Il s’agit d’instants pré­cis, « [c]e matin », pour­tant le temps sus­pen­du livre une essence éter­nelle, celle du mou­ve­ment conti­nu entre « bruyères et ajoncs », sur le sen­tier des doua­niers, relief arron­di que le vent lisse et que la végé­ta­tion de ce bord de mer com­pose en mêlant les cou­leurs.

« [E]nclos » parois­sial bor­dé d’hortensias, bis­trot tout proche, on croise « Marie sur son seuil » et quelques mots du quo­ti­dien, un sou­rire, une donne ordi­naire :

 

« Elle a les yeux d’un bleu pro­fond,
pareils à la mer après un nau­frage. »

 

Je lis, je retrouve les noms d’un iti­né­raire sui­vi – qui va là : la Maison des Traouïeros… « Nous nous arrê­tions » écrit le poète nar­ra­teur, le répé­tant, les haltes et ses rites, moules mari­nières, sau­cis­son chaud et la bou­teille de blanc. Entre les lieux, le temps a ver­sé sa pous­sière et les pêches ne sont plus mira­cu­leuses, pour­tant le che­min, le même :

 

« et ser­rer un peu plus la main de celle que j’aime
comme j’aime ce pays. »

 

Ainsi s’achève la pre­mière par­tie de ce livre qui en compte cinq.Alors, La Vie blan­chit, para­bole nour­rie d’un soir aux « membres gourds », les mois se suc­cèdent en cou­leurs (bleuets et coque­li­cots) :

« Le soir s’en vient tou­jours trop tôt »

Dans la ritour­nelle du jour, il glisse ses signes blancs éton­nants comme les che­veux d’un vieillard où le sel avance, paroles du grand-père à l’heure où la coc­ci­nelle montre ses points, ponc­tua­tion d’encre, tiret entre deux temps, deux géné­ra­tions. Le poète écoute l’Espagne dans la musique de Manuel de Falla, comme Georges Perros évo­quant « la vie brève » dans l’extrait des Poèmes bleus que nous avons cité.Se conte ou se chante le sou­ve­nir de « ceux qui jamais ne revien­dront ». Toute trace légère « sur les laisses de la nuit », quelques signes qui ne chan­ge­ront pas le cours du temps.Lire « le vieux Montaigne » à Trégastel et boire dans un bar une « rousse /​ bière de bon­nets rouges /​ et de baies de sureau » en éprou­vant l’absence de l’ami, Jean-Claude Pirotte.

Régions tra­ver­sées, celles de France, comme les Vosges et la cou­leur des fruits, baies écra­sées ou « liqueur mai­son »,ou pays éloi­gnés, la Turquie par exemple, autant de nuances et de lieux, de moments par­ta­gés. Entre les géné­ra­tions, matin et soir réunis, « la stèle des dis­pa­rus en mer », quelques noms du pays de mer. Origine et trame des per­sonnes croi­sées qui laissent un sou­rire ou leur nom gra­vé. L’impact est le même et l’énigme du poème : com­ment s’écrit-il ?

Venu se recueillir à Canisy, le poète regarde la mai­son où vécut Jean Follain, lit la plaque, « toutes les cou­leurs du monde », ce même mys­tère du bleu que le blanc assaille alors que la façade ne fixe pas le gris de la pluie. Légèreté étrange comme le chant des insectes, « les cigales stri­dulent » « vingt jours seule­ment ». Et le papillon, quelle ombre pos­sible pour telle légè­re­té ? Notations, fil d’une sen­si­bi­li­té tra­ver­sant le miroir des mots, la voix ne s’est pas tue. Celle du père chante et voi­sine « une mésange et un ver­dier » pour accueillir celle du cœur, Puisqu’il me faut par­ler d’elle. Point de regret, la néces­si­té dite, affir­mée, après les évo­ca­tions suc­ces­sives du livre :

« Elle sera là demain. »

Présence décli­née en « ses mains », sa marche, sa peau, le blanc du talc et de la neige pour ouvrir le poème avant Le Journalier, chaque jour de la semaine nom­mé. Jeu du fac­teur et des mots, pour un jour une mise et les cou­leurs redites en terme de fleur, le coque­li­cot s’il se meurt, « un peu de sang sur un mou­choir ». Il rap­pelle ce jeu d’enfant où l’on tourne dépo­sant der­rière une des per­sonnes assises le mou­choir qui per­met de se lever à son tour et de rat­tra­per l’autre – le temps ? Femme aimée tenant entre ses mains les heures et le tis­su léger frois­sé qu’on dépose entre « papillon de nuit » et « cerise », insectes et les fruits qui ont tra­ver­sé le livre pour reve­nir auprès de celle dont « la peau […] psal­mo­die la neige ».

Au tour de la der­nière par­tie repre­nant la suc­ces­sion des jours, Sept poèmes au goût d’oiseau. C’est qu’ils trans­portent un monde de voyages, ceux du poète et du livre, « pays loin­tain des grands cha­grins ». Source dépla­cée des songes, une mélo­die légère por­tée par les nuages et les ailes, entre le mur­mure et le chant.

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1 Georges Perros, Poèmes bleus – Éditions Gallimard, Le Chemin, 1962.

 

 

 

 

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