> Jean-Claude Xuereb, “Le désir et l’instant”

Jean-Claude Xuereb, “Le désir et l’instant”

Par | 2018-05-21T20:37:03+00:00 5 octobre 2012|Catégories : Critiques|

Le recueil com­mence par un poème qui avance comme un upper­cut, Visée du poème :

 

Inguérissable bles­sure de l’être
s’entassent les jours de pas­sage
aux éclairs à peine entre­vus
déjà dis­tan­ciés en désordre
seules quelques lueurs pal­pitent
dans la cli­gno­tante conscience
de cette irré­ver­sible tra­ver­sée

Ainsi le maître du navire
en cabine de pilo­tage
veille à pour­suivre l’avancée
quand les défer­lantes sub­mergent
par inter­mit­tence le gaillard
pré­lude au pos­sible nau­frage
au moins sait-il tenir le cap

Vivre seule­ment vivre et dire
à fleur de lumière et le ciel
les mots en sac­cades res­pirent
d’un rythme sen­sible à l’écoute
de l’informulable exi­gence
sans ordon­nance ni consigne
pour accueillir l’instant pré­sent

 

Presque un mani­feste en sa façon de ponc­tuer la parole pro­non­cée :
« l’instant pré­sent »,
ou l’essence même de l’être en poé­sie.

Vient ensuite l’évocation du drame/​fêlure ter­ri­fiante de l’humanité, le faire de l’humanité à tra­vers la folie d’une poi­gnée d’hommes mar­ty­ri­sant tout l’Homme au tra­vers de cer­tains hommes :

 

Un regard venu de très loin
là-bas où s’arrêtent les rails
brouillard de convois sans retour

 

Le poème porte un titre en alle­mand.
Le livre connaît des rup­tures en prose, rup­tures dans le par­cours de l’humain. Ruptures de la bar­ba­rie. Qu’est deve­nue la prose en ce monde ? À quoi col­la­bore-t-elle dans le silence/​déni géné­ral ? L’acceptation glo­ba­li­sée.
La rup­ture en prose dit l’expiration sac­ca­dée de l’état de l’Homme dans lequel nous sommes :

« Pourtant les conduites d’évitement ne pour­ront que retar­der l’instant de véri­té de l’affrontement per­son­nel, dans un corps à corps dou­lou­reux ou exal­tant avec le réel. »

Nietzsche est sou­vent pré­sent en réfé­rence. Son ombre passe dans les mots de cette phrase de Xuereb.
Puis l’interrogation à la fois fon­da­men­tale et fon­da­trice, la ques­tion entre­vue au fron­ton de l’enfance, celle qui donne nais­sance à l’être écri­vant en poé­sie, s’engageant dans la rela­tion avec le Poème :

 

Ô toi corps flé­ché de ques­tions
que cherches-tu que cherches-tu ?
qui peut pré­tendre dévoi­ler l’énigme
des temps et fins de l’univers ?

 

La ques­tion n’est pas ano­dine parole, elle est le che­mi­ne­ment. Et en che­min revient aus­si ce qui taraude, le risque du « renon­ce­ment ». On pense à l’extraordinaire poème de Daumal, poème dont on ne mesure pas encore toute la por­tée méta­po­li­tique et méta­phy­sique : « La Guerre Sainte ».
Là, sur­git le voya­geur :

 

Ascèse vers l’invisible

Voyageur immo­bile autour de l’écritoire
j’entrevois un sage – sil­houette voû­tée –
en marche pas à pas vers son aire sacrée
il sait qu’il s’effondrera avant de l’atteindre
pour­tant il conti­nue de pous­ser son corps
entre appel du gouffre et cogne­ment des artères

Il rêve du com­pa­gnon­nage d’un dis­ciple
sur l’épaule duquel il pour­rait s’appuyer
aux moindres défaillances du cœur ou des muscles
qui sau­rait lire la gra­phie des che­mins
et décryp­ter la conni­vence des étoiles

Mais il va seul vers une impro­bable ren­contre
ses forces s’épuisent sa vue baisse il ne sait
qui il est qui l’attend le sur­veille invi­sible
lui adresse des signes qu’il ne voit pas
dans la soli­tude qui pré­cède la mort

Sur sa dépouille vont s’acharner les rapaces

 

La ques­tion s’ébat tout le long de l’échelle et porte voix depuis l’intérieur même du réel voi­lé, ce que nous nom­mions autre­fois – quand la réa­li­té ne nous effrayait pas – le sacré. C’était avant notre retour dans les grottes, cavi­tés pré­his­to­riques de la moder­ni­té, les grottes du vir­tuel. Et pour­tant, haut, bas ; dedans, dehors. Revoici l’Homme. Ce sera dans la terre jus­te­ment, dans l’espérance de l’air, de l’eau et fina­le­ment du feu.

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