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Jean Joubert, L’alphabet des ombres

Par | 2018-02-17T22:14:40+00:00 1 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Le nou­veau recueil de Jean Joubert, L’alphabet des ombres,  publié aux édi­tions Bruno Doucey en avril 2014,  émeut et frappe. Une forme de quin­tes­sence de sa poé­sie semble être atteinte ; les trois sec­tions qui le com­posent, Chemins de terre, Retournement de la parole, Maison de miroirs, « recueillent » en effet textes épars ou inédits, et de leur assem­blage médi­té naît un sens qui éclaire l’œuvre.                                 

Qui fré­quente la poé­sie de Jean Joubert che­mine fami­liè­re­ment , de recueil en recueil, dans un uni­vers peu­plé de mythes, de dieux païens, de fan­tômes bien­veillants, qui habitent et coha­bitent dans un monde bien réel, ter­restre et ter­rien : fan­tôme du père, de la mère,  et des êtres chers comme l’oncle Georges le sabo­tier, fan­tôme du pre­mier amour, femmes de chair réin­car­nées en figures mytho­lo­giques ou légen­daires, tout est signe, tout fait signe, dans une sorte de syn­cré­tisme cher à  Gérard de Nerval. Plus que jamais se pro­duit  « l’épanchement du songe dans la vie réelle », dans la proxi­mi­té sen­sible d’« alliés sub­stan­tiels »  nom­més et salués : Magritte, Pierre Cayol, Raphaël Ségura, Michel Fabre, Christian Martel, Sylvie Deparis, mais éga­le­ment d’autres peintres frères comme  Gustave Moreau ou Odilon Redon.

L’alphabet des ombres pro­po­sé par le titre n’est pas un alpha­bet obs­cur et her­mé­tique, mais pose une fas­ci­nante énigme, telles celles que  posent les rêves. « Le rêve est une seconde vie » dit Gérard de Nerval, et c’est cette impor­tance que lui accorde Jean Joubert, comme un signe venu d’un incons­cient mys­té­rieux où, à la manière antique, le poète est visi­té par les dieux et tente de sai­sir leur mes­sage.

Cette pro­pen­sion à entrer dans un uni­vers presque fan­tas­tique est d’autant plus trou­blante que cet uni­vers est enra­ci­né dans les réa­li­tés les plus élé­men­taires : la terre, le sable, les galets, le lierre, la fou­gère, l’arbre… Le pay­sage, le ter­ri­toire, enfantent la légende. Les hommes se muent en cerfs ou en arbres, les femmes sont lierre ou fou­gère, l’humanité s’hybride avec le végé­tal, le miné­ral, l’animal.

Il y a pour Jean Joubert une «  fron­tière poreuse » entre le rêve et la vie, entre les vivants et les morts… La « sor­cel­le­rie évo­ca­toire » de la poé­sie est-elle capable de la fran­chir ?

 

Retourne-toi avec pru­dence. Regarde.
L’enfant là-bas
Assis sur une chaise, près de la pompe,
Dans le léger brouillard d’avril :
L’enfant qui tient dans ses bras
Un chat noir
Et te regarde,
C’était toi,
C’est encore toi
Mais au fond de quel gouffre ?

*

L’enfant amasse les branches.
L’homme les brûle.
Du bout de son bâton,
Le vieillard écrit dans la cendre
Le nom secret de Dieu,
L’alphabet des ombres

.

« Alphabet des ombres » p.38, dans « Chemins de terre »

 

Là se trouve peut-être une des clefs du recueil : sont réunies les figures de l’enfant,  de l’homme et du vieillard. Les trois âges de la vie  coexistent dans une sorte d’ubiquité tem­po­relle. Certitude ou croyance que le pas­sé n’est pas gom­mé, mais conti­nue d’exister dans l’épaisseur de temps qui nous consti­tue ? Les couches tem­po­relles se super­posent, sont ins­crites suc­ces­si­ve­ment et c’est ain­si que se construit le sens de la vie.

 

Images récur­rentes, obses­sions, constantes, le poète par­court le monde oni­rique qu’il tente de déchif­frer, lais­sant venir les visions, dans une atti­tude de sage, de mage, de vieillard proche de la révé­la­tion. Jean Joubert nous entraîne main­te­nant dans « les ave­nues de la vieillesse », dans la sagesse de ce grand âge qui auto­rise le poète à tirer des leçons de la vie, dans le « voyage d’ hiver » auquel il s’est rési­gné, que, de recueil en recueil, il ne cesse d’entreprendre, et auquel il a fini par consen­tir :

 

Et moi, vieux poète, déjà au bord du sombre fleuve
me voi­ci sous ma lampe, dans cette grange – mon ate­lier-
où jadis, me dit-on, vécurent la mule, le cochon et la volaille,
me voi­ci donc dans cette désor­mais caverne de livres
à démê­ler dans la nuit les lourdes mèches de la mémoire.

 « Les trois lampes », p.57, dans « Retournement de la parole »

 

Rencontré dans la mai­son d’enfance, le fan­tôme du père, « une sil­houette vague et comme trans­pa­rente »,  tente vai­ne­ment la parole, reste pro­tec­teur, bien­veillant, dans l’ambivalence poi­gnante du cha­grin de l’absence et de la force de la mémoire.

 Car Jean Joubert, on le sait, est l’homme des  «  deux ver­sants ».

Les  deux ver­sants , poème dédié à la poète Denise Levertov, dans le recueil La Main de feu (Paris, Grasset, 1993), évoque la double pro­pen­sion du poète à l’ombre et à la lumière, cette « pos­tu­la­tion simul­ta­née » défi­nie par Baudelaire, mais qui prend la forme chez Jean Joubert d’une lutte dia­lec­tique entre le désir ardent de vivre, et la ten­ta­tion de tom­ber, de som­brer, de céder aux idées noires. C’est le fonc­tion­ne­ment même de la créa­tion chez Jean Joubert,  qui pro­cède autant du pes­si­misme que de l’envie de vivre, et cela en même temps, dans une contra­dic­tion assu­mée et fruc­tueuse ; c’est  dans la syn­taxe  que se lisent les « deux ver­sants » de l’auteur,  avec dans ce recueil un usage accru des formes syn­taxiques favo­rites : injonc­tions et inter­ro­ga­tions.

 

Cours, poète, cours
dans la forêt du verbe,
res­pire, ins­pire,
avale au vol une vir­gule,
souffle une méta­phore.

« Cours, poète », p.80, dans « Retournement de la parole »

 

Injonctions, exhor­ta­tions à soi-même, à accom­plir sa tâche de poète et à jouir d’être vivant, côtoient les inter­ro­ga­tions de plus en plus nom­breuses et angois­sées :

 

Dans quel âtre, sur quelle table
Trouver le feu et le pain ?

« Alphabet des ombres », p33, dans « Chemins de terre »

 

Et cette voix ardente et déchi­rée
Que fait-elle à rôder sur une terre de silence ?

« Les troix voix » I, dans « Retournement de la parole »

 

Le com­bat à mener est de vaincre la peur des désastres, guerres, cata­clysmes, ce monde ter­ri­fiant qu’évoquaient les textes du pré­cé­dent recueil Etat d’urgence  (Editinter,  2008),  mais aus­si la peur de la mort et le doute méta­phy­sique.

L’ordre don­né à soi-même et aux autres est par­fois « carpe diem »,  à la manière d’Horace et du cher Ronsard :

 

Approche-toi, amie,
Apporte sur ton sein l’oubli de la ter­reur,
Et, cœur à cœur,
Partageons de ce jour la grâce fugi­tive.

« Après les étreintes » p 64, dans « Retournement de la parole »

 

 Cueillir le jour ramène par­fois à la cruau­té d’un temps de la vie qui se situe Après les étreintes, dans la nos­tal­gie du Jardin d’Eros. Jeune morte amou­reuse, fille éche­ve­lée, visi­teuse mas­quée par sa che­ve­lure, sor­cière ou nymphe, les figures de la femme hantent la Maison de miroirs comme les Chemins de terre, dans l’ « éro­tique-voi­lé » qui reste la tona­li­té favo­rite des évo­ca­tions amou­reuses du poète.

Ainsi, Onirique est le titre don­né au récit-poème d’une de ces trou­blantes visites, comme pour se res­sai­sir :

 

Voyez comme, dans l’âge,
Les nuits trouées du soli­taire
Se peuplent d’énigmatiques images.

« Oniriques », dans « Retournement de la parole », p.88

 

Et le poète, s’adressant à lui-même, s’assigne une tâche, se donne une fonc­tion, se nomme non pas « rêveur sacré », ni « voleur de feu », ni « phare »,  mais, hum­ble­ment : veilleur, guet­teur, sen­ti­nelle, pêcheur d’images, quê­teur d’étoiles, labou­reur des mots, jar­di­nier…  

 

 

Eclaire ta char­rue
et comme jadis
dans les terres d’enfance
trace ton sillon droit
sous le regard com­plice des étoiles

… ….

L’âge venu, tou­jours la lune veille et te pro­tège
toi, labou­reur des mots,
à la lisière de la nuit

« Silence » II, p.49, dans « Retournement de la parole »

 

Jardinier, arme-toi de ta sueur,
salue le ciel,
remue la terre la plus noire.

A la sai­son de sève et d’espérance
sème dans les sillons
et prie pour que la lune les pro­tège…

« Jardinier », p.74, dans « Retournement de la parole »

 

 

Les images endos­sées évoquent l’origine pay­sanne et l’attachement à la matière, le lien phy­sique du poète avec le monde pour qui l’écriture n’est pas seule­ment céré­brale ; les tâches assi­gnées au poète rap­pellent le tra­vail, le labeur (et donc la souf­france) de l’écriture pour faire ger­mer la parole et la satis­fac­tion d’obtenir le renou­veau, la résur­rec­tion, de par­ti­ci­per au cycle natu­rel ; l’écriture est de l’ordre des Géorgiques de Virgile. 

Une des sec­tions du recueil porte le titre « Retournement de la parole » (c’était le titre ini­tial du poème « Eveil » et le titre ini­tial du recueil). Dans un geste puis­sant, il s’agit bien de retour­ner la parole comme on retourne la terre pour l’ensemencer, mais l’image porte aus­si l’idée de retour­ne­ment de sens, de revi­re­ment ; la parole est retour­née pour être por­teuse d’espoir :

 

Voici enfin retour­ne­ment de la parole
comme une terre noire que la char­rue par­tage,
que le soc fend et verse, et, débour­bés,
ce sont de jeunes mots, des oubliés
qui s’arrachent et luisent
dans la grâce du petit jour.

« Eveil » III, p.43, dans « Retournement de la parole »

 

Si Jean Joubert ne croit pas en Dieu, il croit aux dieux, aux « menus dieux cam­pant sous nos pau­pières », ou « blot­tis dans les replis du monde », ces dieux pré­sents dans la forêt d’enfance du Gâtinais et qui com­posent sa mytho­lo­gie per­son­nelle, autour des figures de Diane, Orphée et Narcisse.

On se rap­proche d’une vision antique du poète visi­té par les dieux, por­teur d’un mes­sage sacré. Le poète est dans le secret des dieux et fait signe au com­mun des mor­tels.

 

Sur la cendre et le sang
Un mage aveugle trace du bout de son bâton
Les der­niers signes d’un alpha­bet des ombres

« Traces » II, p.45, dans « Retournement de la parole »

 

 Cet « alpha­bet magique » tra­cé dans la cendre fait du recueil tout entier un geste de trans­mis­sion du poète.

 L’alphabet des ombres per­met de créer le lan­gage des ombres, et ce titre met en relief le côté sombre de sa poé­sie.

Pourtant, si le poète assemble les signes de «  l’alphabet des ombres », c’est, selon la manière para­doxale qui lui est propre, et donc contrai­re­ment à ce que l’on attend, dans un sur­saut d’espoir, dans un « retour­ne­ment »,  « dans un désir de célé­bra­tion et de lumière ».

 

 Ecris l’histoire du désastre

mais aus­si, avec des mots de sève,
 l’inflexible espé­rance.

« Atome déchu », p.82, dans « Retournement de la parole »

 

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