> Jean-Luc Wauthier, Sur les aiguilles du temps

Jean-Luc Wauthier, Sur les aiguilles du temps

Par | 2018-05-20T15:43:37+00:00 14 septembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Jean-Luc Wauthier nous annonce une grande déci­sion : Vivre, comme un appel, comme une arme pour cra­cher à la face du néant. Il accepte de voya­ger sur les aiguilles du temps et non pas sous. C’est l’homme debout qui relève la tête. C’est par une crise de conscience plus aigüe au sujet de la mort que cette chose est arri­vée. Le monde enfin/​ ouvert.

 Je songe à regar­der enfin
la mort en face
sans bais­ser les yeux.

J-L Wauthier rejoint le poète qui s’était sépa­ré de lui-même, il rejoint l’homme qui s’était sépa­ré du poète. Il refait l’unité et ain­si gagne une cer­taine séré­ni­té. Un cer­tain nombre de thèmes y sont abor­dés, ceux-ci l’y pré­parent : ses enfants comme pro­lon­ge­ment de soi, Christelle, au loin, pour laquelle, il nour­rit des rêves de pré­sence,  la nature, sur­tout les oiseaux, la poé­sie, le mar­tyre des dix Innocents, la dédi­cace à un ami… Bref, des appels à la vie. J.-L. Wauthier veut conju­rer la mort (l’hiver, le noir, la nuit… en sont des syno­nymes).  Lent tra­vail par­mi les braises du temps à démê­ler l’ombre de la lumière, à ten­ter de frap­per au cœur des mots et d’atteindre la note de réson­nance heu­reuse.

Le ton y est fami­lier, âpre, drôle, qui laisse sous un cer­tain humour une pro­fonde gra­vi­té emplie de sin­cé­ri­té, d’honnêteté. Presque sans ponc­tua­tion, les mots se dévident rapi­de­ment, à par­fois perdre le souffle, comme s’il fal­lait gagner quelqu’un, le dou­bler, récu­pé­rer un état des lieux per­du depuis long­temps. Il se hâte et se tâte, il cherche avec méthode pour en finir une bonne fois pour toutes avec le côté néga­tif des choses. Il en appelle à l’enfance par­mi des mots comme mou­rir, à tra­ver­ser le grand miroir/​ sans hési­ter. Est-ce en vain ? Il passe par­fois d’une colère à une triste consta­ta­tion, qui néan­moins reste un espoir :

Vieux che­val,
 ren­verse les bar­rières
pul­vé­rise les étoiles noires
fais fondre la neige
écoute, ô vieux che­val
chan­ter le cou­cou du treize avril
 

Textes forts qui filent entre les doigts. Ils parlent trop bien de nous, ils insistent pour se rendre pré­sents. C’est une mise à nu sous la pudeur, un dévoi­le­ment du corps et de l’esprit, une pro­fonde tris­tesse sous la luci­di­té, un monde impos­sible à rejoindre, presque, sinon par la mémoire et une grande volon­té fon­dée sur un refus. Il y a une super­po­si­tion de sa mort à celle des autres, une façon de ne pas se sen­tir seul et de géné­ra­li­ser, parce que cela ras­sure.  La han­tise est deve­nue la chose  banale, celle dont on a réduit la peur. Ce recueil nous a len­te­ment enfon­cés dans l’absence. Nous y sommes des­cen­dus par étapes, entre des hauts et des bas, nous avons tou­ché un fond heu­reu­se­ment dépas­sable. C’est la des­crip­tion et la mise en évi­dence d’une mala­die men­tale, celle du désir de vivre et de le crier à tous. Devant cette sin­cé­ri­té, dans un pre­mier temps, il est bien dif­fi­cile d’en dire quelque chose, sinon de l’accepter plei­ne­ment. Nous le res­sen­tons au plus haut degré et les mots deviennent inutiles. Tant mieux, le poème a fait son office, il peut dis­pa­raître et nous lais­ser tran­quilles. Nous pou­vons alors aller boire une « Rochefort » à Givet en toute séré­ni­té, tendre nos lignes vers de pro­bables et d’invisibles pois­sons. La vie a gagné. La vie ordi­naire, disait Perros.

Ici, les mots délivrent des mots. A peine laissent-ils une trace, une rumeur comme une ombre qui se met­trait à flot­ter dans l’air et qui nous inter­ro­ge­rait. Nous sommes libé­rés d’un poids qui nous a conduits plus loin,  lais­sant une dis­tance, mélan­co­lie sou­dain de l’insaisissable si proche et si pré­sent. Le monde appelle comme une mémoire à recu­lons, un bol d’eau fraîche posé sur une table sous le feuillage. L’air y dilue des jours oubliés depuis long­temps et qui reviennent char­gés d’un espoir mince et pre­nant. Il y a une vision plus nette et plus désen­com­brée comme si l’on appro­chait une réponse au pour­quoi de la vie. Puis, tout retombe maus­sade dans la jour­née qui se défait car l’impossible ren­contre nous laisse exté­nués, indif­fé­rents par­mi les choses et le temps qui passent. La pen­sée alors se res­sai­sit et se libère qui nous conduit par-delà sur un che­min de par­fum, aéré, trans­pa­rent, incon­nu : ce rêve de ne pas mou­rir.

Sur les aiguilles du temps, ne sont pas le ton de la confi­dence mais de l’évidence, d’une voix qui se vide d’un trop plein avec l’aide de quelques récur­rences ver­bales (ter­rible  man­teau  mort). C’est le ton mono­corde de la dis­tance, d’une cer­taine hau­teur prise sur la vie, comme l’épervier. Un exemple dans ce beau poème dédié à André Schmitz :

Le temps fait un bruit ter­rible. Le poème pour seul remède. Fragile, durable, éphé­mère dans la jubi­la­tion de l’instant. Vient un autre poème, puis un autre encore. Le temps s’arrête, l’heure s’inverse. 

 D’un seul doigt, la mort remet en route le balan­cier.

A nou­veau, l’ordre règne.

Par le poème, J.-L. Wauthier a gagné et ne pou­vait attendre pour nous le dire. C’est ain­si que le texte en exergue nous pré­vient de sa conquête et par là fait écho aux deux der­niers vers du recueil : à la recherche d’une main amie/​pour t’appuyer sur l’épaule du jour.

Mais avant cela, dans Matins tristes, le recueil glisse insen­si­ble­ment de la pen­sée vers un dire deve­nu plus sen­suel où les sen­ti­ments s’abandonnent à se livrer avant le sur­saut final.

Qu’est-ce qui rend ce recueil si fort au-delà de son conte­nu ? Un voca­bu­laire ordi­naire, de belles images dont cer­taines sont fati­guées par l’usage, le man­teau, le lin­ceul, des répé­ti­tions de mots, de thèmes. Il y a une oppo­si­tion entre le fond, dur par­fois détes­table, reje­té et la forme au beau phra­sé qui glisse, langue qui chante tout en dou­ceur, un rythme tem­pé­ré, à la manière de Bach, régu­lier, aucun heurt de mots, des enchaî­ne­ments souples, pas de rejets, un bel équi­libre entre vers longs et vers courts. Bref, la forme s’oppose au fond et pour­tant elle en fait par­tie inté­grante. Cette sou­plesse du dire est en par­tie la réus­site de ce recueil. J.-L.Wauthier a su par la langue déjà atté­nuer la dou­leur, la pré­sen­ter comme une accep­ta­tion et non un refus. Il n’a pas hypo­thé­qué sa thé­ra­pie, il a ama­doué la mort pour la domes­ti­quer Parole immé­diate parce qu’elle sur­vient direc­te­ment par contact avec le monde. Il y a sur­gis­se­ment, confron­ta­tion, nais­sance de la parole poé­tique. L’émotion dans sa bru­ta­li­té se conjugue au lan­gage et naît le poème plus dési­ré que spon­ta­né. L’auteur vise au res­ser­re­ment, il va quelque part, il y a de la démarche dans son tra­vail qui est moins d’inspiration que de recherche.

A force de se taire,
on finit par don­ner rai­son à la mort
qui, bien­tôt,
comme une éco­lière jetée dans le préau
fera plus de bruit que nous.

Ce qui rend ce recueil si fort est sa musi­ca­li­té ce par où nous rejoi­gnons le tableau d’Arnold Böcklin, auto­por­trait avec la mort jouant du vio­lon, (1872) Le  peintre, bel homme atten­tif, regarde au loin, le pin­ceau en sus­pens, la mèche de che­veux en bataille, un homme prêt à contrer le pire. Et la mort jouant du vio­lon à son oreille avec un rire qui n’est pas sar­cas­tique mais com­plice, pré­vient juste : Arnold, je suis là et jusqu’au bout et selon ce que tu feras de moi,  nous serons amis ou enne­mis. As-tu vrai­ment le choix. ? Arnold ne paraît pas contra­rié. A-t-il trou­vé la bonne réponse ? Et toi, Jean-Luc, après ton inven­taire du réel face à la mort ?

Chez J.-L. Wauthier, il y a un monde cohé­rent, même si par­fois des éclats appa­raissent, il y a un noyau dur qui sub­siste qui ras­semble inquié­tude et espé­rance. L’auteur a l’attitude du pay­san qui ne s’en laisse pas conter. Les mots sont ceux de tous qui peuvent les recon­naître. Il n’assèche pas le réel,  il le réveille, n’arrache rien à la langue qu’il tient ferme en main, mais la retourne contre elle-même. Il s’échappe par la langue, deve­nue poème, mais elle ne lui échappe pas. Il ne trans­forme  rien, il voit et affirme plus qu’il ne doute. Dans ce recueil, il y a beau­coup d’événements situés qui servent d’appuis parce que c’est du monde, le nôtre, que l’auteur nous parle. 

X