> Jean-Pierre GEORGES : “Jamais mieux”.

Jean-Pierre GEORGES : “Jamais mieux”.

Par | 2018-02-24T15:03:18+00:00 17 octobre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

      "Jamais mieux"  se pré­sente comme une suite de notes qui dépassent rare­ment la dizaine de lignes et jetées sur le papier dans un ordre indis­cer­nable, pour ne pas dire dans le désordre ! Comme elles viennent à l'esprit, dans le plus beau des hasards. Jean-Pierre Georges les recueille pré­cieu­se­ment pour en faire un livre qui ira rejoindre la cohorte des volumes qui s'accumulent à l'étal des libraires. Est-il inutile pour autant ? Puisque "ces notes ne sont des­ti­nées à per­sonne, elles sont lan­cées dans le vide". Je ne le pense pas puisque Jean-Pierre Georges est atra­bi­laire comme à son habi­tude et que, par là, il inter­pelle un lec­teur qui, sans ce livre, ne se pose­rait pas de ques­tions.

       Ça com­mence bien et fort : "Le mar­ron­nier, on n'est pas fin août et il a déjà fait sous lui son tas de feuilles sèches, rien que pour m'emmerder, je sup­pose" et ça se ter­mine par "Chez Valéry […] on ren­contre sans cesse le mot "niai­se­rie", il ne l'aimait pas, chez les autres bien sûr (les poètes) et encore moins chez lui…"  Entre ces deux notes : envi­ron 150 pages… 150 pages de nota­tions, de réflexions, de bribes, d'aphorismes… C'est réjouis­sant, ça amène à réflé­chir, ça rela­ti­vise notre condi­tion ou l'état dans lequel on arrive à l'âge qui est le nôtre, ça agace : c'est selon. En tout cas la "niai­se­rie" n'offusque que celui qui la pro­fère quand il s'en rend compte. Jamais le lec­teur, car ce der­nier est infor­mé des fai­blesses de l'auteur, il en apprend ain­si beau­coup sur l'humaine condi­tion… En tous cas, les pro­pos de Jean-Pierre Georges ne sont pas des niai­se­ries. Mais dit-il vrai quand il écrit : "Le cour­rier entre poètes étant la pra­tique hypo­crite par excel­lence, je mets deux heures à faire une lettre dont je suis mécon­tent – il faut dire que je véri­fie main­te­nant un mot sur deux dans le dic­tion­naire !" ? Il est vrai que je reçois un mot de lui de temps en temps, de plus en plus espa­cé. Et rela­ti­ve­ment bref. Ces pro­pos cor­res­pondent-ils donc à une quel­conque véri­té ? Je ne sais trop, mais ce que je sais, c'est que Jean-Pierre Georges dit vrai, indé­pen­dam­ment des rap­ports entre ses dires et son his­toire per­son­nelle. Et je prends plai­sir à le lire tout en m'exclamant à l'occasion "c'est bien vrai"  même si par­fois je me dis qu'il a tout faux ou qu'il exa­gère. C'est de cet écart que naît ce que je per­siste à dési­gner comme poé­sie… Reste à s'interroger sur le sta­tut de ces notes.

        C'est à un exer­cice de luci­di­té dou­blé d'une impu­deur cer­taine et d'une sorte d'auto-dérision que se livre Jean-Pierre Georges. Il est sou­vent le sujet de ces notes : "Il n'y a nulle com­plai­sance dans ces pages car l'auteur ne s'épargne pas" écri­vais-je en 2010 à pro­pos de "L'Éphémère dure tou­jours" et c'est tou­jours vrai. L'humour n'est pas absent : "Je ne sais plus qui disait exac­te­ment la même chose que moi en 738 av J-C". Il y a dans les fan­tasmes sexuels de Jean-Pierre Georges une sorte d'approche de la réa­li­té. Ces notes sont une façon "de lan­cer des miettes à la mort". Et si les rédi­ger n'était qu'une manière de se pré­pa­rer à mou­rir ? Ou de s'aider à sur­vivre ? Tout lui pèse, tout lui est pré­texte à angois­ser : sor­tir du par­king sou­ter­rain, chan­ger les pneus de la voi­ture ou les pla­quettes de frein, éplu­cher un œuf dur… Jean-Pierre Georges semble être vic­time du "sub­til à quoi bon" dont parle Jean Guéhenno dans le "Journal d'un homme de qua­rante ans" : c'est que l'homme est inapte à vivre alors que l'humanité dépense des tré­sors d'ingéniosité pour sur­vivre !  Au-delà de cette déré­lic­tion sans dieu ni maître, on devine un atta­che­ment à deux acti­vi­tés : le cyclisme et l'écriture. Jean-Pierre Georges fait du vélo par tous les temps, il aligne les kilo­mètres : "Une asphyxie et une souf­france ? Un qua­si bon­heur. Pédale ! Si tu ne sais pas pour­quoi, c'est encore meilleur". Derrière ce qua­si-maso­chisme, le plai­sir du corps n'est pas loin ! Quant à l'écriture, le lec­teur peut se deman­der si les notes ne sont pas ce qui main­tient Jean-Pierre Georges en vie. Mieux, je me demande si vrai­ment Jean-Pierre Georges a aban­don­né la poé­sie. Certes, à lire sa biblio­gra­phie, rien ne relève de ce genre depuis 2003, les édi­teurs pri­vi­lé­giant sans doute les notes…

         Outre les deux pré­cé­dem­ment évo­qués, on peut déce­ler dans cette suc­ces­sion de brèves nota­tions plu­tôt noires, quelques fils conduc­teurs comme la vie, le désir… En ce qui concerne la vie qui est un far­deau insup­por­table  esca­mo­té à chaque seconde, elle est, dans le meilleur des cas, une absur­di­té ; sinon chaque action est déri­soire, risible ou pitoyable.  Pour ce qui est du désir, tout est dit (ou presque) dans cette affir­ma­tion "Quelqu'un avec qui on peut par­ler de tout, c'est-à-dire (presque) exclu­si­ve­ment du sexe…"  Et cette confi­dence : "Depuis quelque temps mon sexe ne m'en fait plus voir de toutes les cou­leurs, plu­tôt un bien, plu­tôt un mal, – comme pour tout – impos­sible de se pro­non­cer". Tout cela ne va pas sans sin­cé­ri­té ou cynisme : les deux notions se valent dans cette socié­té, du moins les confond-on… Ce qui en dit long sur le monde dans lequel nous vivons. En tout cas, "Jamais mieux" vaut plus que bien des livres à suc­cès, pour la part de dénon­cia­tion et de véri­té qu'il contient, beau­coup plus que les pitre­ries et autres men­te­ries écrites par les poli­tiques qui pré­tendent nous gou­ver­ner ! Et puis cette der­nière, pour la route : "Sur un par­king de super­mar­ché bon­dé, pro­non­cer pour soi seul – bien éso­té­ri­que­ment j'en conviens – « le peuple, le peuple»…"

 

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