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Jean-Pierre Luminet, la nature des choses

Par | 2018-05-28T03:27:57+00:00 2 mars 2013|Catégories : Critiques|

             

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Elle est la rapi­di­té même
mais sans l’agitation fié­vreuse du feu

Elle a sa zone au plus haut de la hau­teur
mou­lée dans la conca­vi­té de la pre­mière sphère

 

L’arche danse au som­met de vagues fabu­leuses

Sol moel­leux
germe des pre­miers vivants
cou­vés par le soleil

 

Une vague de braise ne lui suf­fit pas
la chair inno­cente est consu­mée comme un encens

Les tor­rents de matière fon­due sont rivières
cou­lant du rai­sin pres­sé
vin de la colère d’un dieu

 

Pendant long­temps, Jean-Pierre Luminet a soi­gneu­se­ment opé­ré une dis­tinc­tion entre ses recherches en astro­phy­sique et ses inves­ti­ga­tions poé­tiques ou ses échap­pées roma­nesques. S’il éta­blis­sait des ponts entre les formes d’écriture, il pre­nait soin de main­te­nir des espaces étanches entre les dif­fé­rents champs de connais­sance inves­tis. C’est que dans la rigueur de sa démarche, et sans doute aus­si dans sa pru­dence légi­time, cet esprit remar­quable, tour à tour scien­ti­fique, poète, roman­cier, essayiste, peintre ou encore musi­cien, s’employait à ne pas ris­quer de confu­sions, celles-là même qui guettent beau­coup d’esprits dans leur hâte de syn­cré­tisme ne résis­tant pas à la rigueur de l’analyse. La Nature des choses consti­tue de ce point de vue une pièce inso­lite et trou­blante, une avan­cée dans la démarche.  Il s’agit en effet d’un recueil de poé­sie dont l’objet est, bel et bien,  une réflexion sur le monde, un effort contem­po­rain pour le nom­mer, en s’appuyant sur l’expérience du cher­cheur. Et cette nomi­na­tion est elle-même struc­tu­rée selon le schème géné­ral de la pen­sée ato­miste qui sous-tend la repré­sen­ta­tion affir­mée.

Le par­ti-pris de Jean-Pierre Luminet est alors auda­cieux à plu­sieurs niveaux.

En pre­mier lieu, son pro­pos se dégage d’une approche sen­sible, cen­trée sur les thèmes ordi­naires qu’on retrouve chez nombre de poètes contem­po­rains : la sub­jec­ti­vi­té et ses éclats, la média­tion avec l’autre, le visible ordi­naire, la vie en socié­té malmenée…On ne trou­ve­ra pas d’émotions éper­dues dans cet ouvrage, ni de des­crip­tions faciles à réfé­ren­cer dans l’environnement banal. En second lieu, la Nature des choses est construite à la façon de la phi­lo­so­phie qui en consti­tue le thème. Jean Orizet qui intro­duit avec une belle clar­té ce recueil écrit à son pro­pos : l’ouvrage com­prend « un cor­pus prin­ci­pal sui­vi de textes ato­mi­sés en frag­ments de plus en plus brefs jusqu’à un der­nier vers unique ». Et donc le lec­teur est invi­té à adop­ter cette lec­ture par­ti­cu­lière, ample puis se res­ser­rant peu à peu, pour s’imprégner de la pen­sée à l’œuvre jusqu’au sen­ti­ment de vacui­té de la pièce ultime. Proposition de struc­ture du texte, fai­sant conver­ger la matière de ce qui est dit  avec la forme du dis­cours. En troi­sième lieu, Jean-Pierre Luminet prend à bras le corps la ques­tion de l’énoncé poé­tique dans ses poten­tia­li­tés, mais aus­si dans ses limites, face au champ des équa­tions qui échappent aux mots de l’ordinaire des jours. Comment dire cela qui nous échappe dès lors que nous nous met­tons à par­ler ? Si selon la for­mule de Lacan, l’inconscient est « struc­tu­ré comme un lan­gage », le réel explo­ré notam­ment en astro­phy­sique au moyen du lan­gage mathé­ma­tique peut-il ren­con­trer un lan­gage ver­bal sus­cep­tible de le des­si­ner ?  On rejoint ici une ques­tion qui court depuis tou­jours, mais qui semble aujourd’hui avec la com­plexi­té crois­sante de la repré­sen­ta­tion scien­ti­fique for­cer l’entendement.

Plus encore qu’Itinéraire céleste (dont le titre clin d’œil, et le che­min de Divine comé­die, sont plus ambi­va­lents qu’il n’y paraît), on trou­ve­ra donc ici une quête dif­fi­cile et auda­cieuse du dicible de ce qui fait pour­tant notre Lieu à tous.

J’ignore com­ment d’autres scien­ti­fiques, ques­tion­nant la Nature des choses, appré­hen­de­ront l’ouvrage. Le poète ou le lec­teur de poé­sie ira, quant à lui, gla­ner des images qui sont tou­jours tenues par la pen­sée au tra­vail. Il y a ici une sorte de maî­trise à la limite qui peut décon­cer­ter (car on ne déjoue pas si faci­le­ment avec l’ellipse poé­tique) ; mais on y gagne, en accep­tant cette étran­ge­té de départ, à recueillir des pierres durables, au moins le temps d’un mou­ve­ment d’univers… puisqu’aussi bien  il est dit ici que « la rai­son d’être de l’univers est la grande cir­cu­la­tion invi­sible »

Se fami­lia­ri­ser avec la Nature des choses de Jean-Pierre Luminet, c’est aus­si et sur­tout, accep­ter de lire les frag­ments de réel entre les étoiles, se déta­cher des limites du visible, apprendre à joindre l’espace fini avec l’absence de fron­tières, en bref apprendre à se désha­bi­tuer de repré­sen­ta­tions trom­peuses. Et peut-être gagner un peu de cette « lucide atraxie » pui­sée à la source de la pen­sée stoïque, bali­sée par Epicure, Démocrite ou Lucrèce. C’est aus­si et sur­tout, sans doute, retrou­ver une dimen­sion essen­tielle de ce qui fait poé­sie : le tra­vail de la langue hors de son champ, un esprit de recherche de ces véri­tés si dif­fi­ciles à sai­sir et qui nous mettent en che­min.

Conduite par la pas­sion de ce que Bachelard appe­lait le double uni­vers du cos­mos et de l’âme humaine,  la tâche secrète du poète contem­po­rain est sans doute là : por­ter cette quête tout à côté de l’investigation scien­ti­fique comme deux aven­tures de l’esprit qui s’irriguent l’une l’autre. Pour explo­rer ce que Saint-John Perse dans son célèbre dis­cours de remise du prix Nobel appe­lait le « mys­tère com­mun » entre science et poé­sie. Et quand l’une et l’autre se ren­contrent dans la même per­sonne, on ne peut que s’en réjouir et ne pas craindre de séjour­ner dans la Nature des choses. « On ne sau­rait retran­cher un anneau de la chaîne uni­ver­selle ». Jean-Pierre Luminet nous aura appris, et c’est son hon­neur, à rendre moins « innom­mable »  ce ver­ti­gi­neux mys­tère d’un monde qui nous entoure et nous fait. 

 

Du même auteur, on peut lire avec bon­heur au Cherche-Midi le recueil Itinéraire céleste et une éru­dite antho­lo­gie Les Poètes et l’Univers, sans oublier sur le ver­sant du récit his­to­rique un ample cycle des Bâtisseurs du ciel, aux édi­tions Lattès, dont la trou­blante Perruque de Newton.

 

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