> Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde

Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde

Par |2018-08-17T07:15:53+00:00 14 juin 2015|Catégories : Critiques|

 

Jean-Pierre Siméon pon­dère, dès l’incipit, le titre de son essai : « La poé­sie sau­ve­ra le monde, si rien le sauve. Au reste, elle le sauve de son indi­gni­té », conscient de ce que cette affir­ma­tion peut géné­rer de moque­ries : « Fanfaronnade, lyrisme niais, roman­tisme benoît : j’aurai donc pris le bâton pour me faire battre. » En 85 pages, Siméon dresse le por­trait d’une socié­té dégé­né­res­cente, accu­lée par la tyran­nie de l’image, du diver­tis­se­ment qui conforte dans une lec­ture pas­sive du monde, qui asser­vit, abê­tit les foules : « Le monde s’envoie des sel­fies, pathé­tique et gro­tesque preuve de soi-même qui ne prouve rien que ce que prouve l’actuel, l’apparence dans l’instant, moins le « des­sous des cartes ». » Il dénonce la supré­ma­tie du nar­ra­tif et de l’informatif dans le lan­gage contem­po­rain qui ne per­met plus un déchif­frage pro­fond du réel et confine le citoyen à son rôle d’ « épi­cier » rédui­sant le monde à un « constat d’huissier » : « Mais voir c’est savoir, croit-on d’instinct ; cré­du­li­té qui donne à l’image son pou­voir de per­sua­sion péremp­toire et sa valeur d’indiscutable véri­té[…] Il n’y a donc pas à s’étonner que le sys­tème du diver­tis­se­ment lui donne toute pré­séance, trou­vant en elle le moyen le plus effi­cace d’asservir les foules pro­pre­ment médu­sées aux récits de la pseu­do-réa­li­té. »

A cette situa­tion (qua­li­fi­ca­tif qu’employait Pasolini), Siméon pose le poème comme anti­dote et remède, garant de la luci­di­té des consciences. La poé­sie comme néces­si­té abso­lue : « Oui, la poé­sie c’est la vie-même, la vie en inten­si­té, rame­née à son rythme essen­tiel, celui du souffle et de la scan­sion du sang ». Siméon appelle à une insur­rec­tion poé­tique, une poé­sie de com­bat face à la « bar­ba­rie » contem­po­raine, il faut : « Rendre la poé­sie popu­laire, la plus dis­tin­guée poé­sie, c’est ven­ger le peuple de la vul­ga­ri­té à quoi on le réduit, par le par­tage de la dis­tinc­tion. » Le com­bat se joue, selon lui, dans la langue elle-même, par la méta­phore à laquelle le peuple à renon­cé cepen­dant qu’elle consti­tuait sa pos­si­bi­li­té pre­mière de résis­tance, méta­phore qui per­met « qu’on habite sa langue et qu’on y décèle les accès jusque-là igno­rés à la réa­li­té » et d’affirmer : « A défaut, c’est d’une de ses plus pré­cieuses liber­tés dont le peuple abdique ». Donner à entendre un poème, pour Siméon, c’est sau­ver l’autre, donc, faire en sorte qu’il accède à la « saveur d’être » dont il se trou­ve­rait autre­ment dépour­vu ; Siméon a pu consta­ter que ceux qui entendent un poème offert à eux à l’improviste, « remer­cient » : « J’ai eu le sen­ti­ment par­fois qu’ils y retrou­vaient une digni­té et comme une fier­té pour eux-mêmes. »

Et de conclure : « Décidément l’avenir sera poé­tique ou ne sera pas – ou ne sera que la désas­treuse conti­nua­tion d’une défaite obli­gée. »

« D’où tu parles ? » disait-on en Mai 68.

Chabrol déplo­rait qu’on pas­sât sous silence la droite ruta­ba­ga en ne men­tion­nant que la gauche caviar. Je par­le­rai un peu de mon amie Patricia, 47 ans, ouvrière agri­cole en Champagne, s’en venant chaque jour de chez le bura­liste avec Morpion, Bingo et autre jeux de grat­tage qu’elle dégri­sait ardem­ment avec une pièce jaune. Elle se diver­tis­sait, essen­tiel­le­ment ; lisait des romans- pho­tos, citait par cœur des pas­sages de San-Antonio. Nous dînions devant la télé­vi­sion, le same­di soir, c’était « Le Plus Grand Cabaret du Monde ». Quand je lui deman­dais ce qu’était le bon­heur, elle me répon­dait qu’il était dans le pré. Elle se fou­tait pai­si­ble­ment de la poé­sie et la poé­sie le lui ren­dait bien. En revanche, elle ne se fou­tait pas de la vie.  Elle béné­fi­ciait de cette « saveur d’être » et filait la méta­phore sans qu’on le lui sug­gé­rât : quand elle fai­sait une « flûte » à son mari, elle veillait à ne point lui « rayer le casque ». Créativité ver­bale de « l’homme ordi­naire » qu’analyse Michel de Certeau et dont font fi les « jeand­lettre » comme le disait Fargue. Elle inven­tait son quo­ti­dien, comme tous, avec les moyens du bord, et ses yeux posés sur le monde étaient beaux. Elle n’aimait pas les grands mots, tout comme Fargue (encore) qu’elle ne connais­sait pas : « Moi qui ne sais rien, et qui essaye de vivre, je les conjure de res­ter des hommes avant tout (ça y est), c’est-à-dire de jouer leur vie sur l’amour, le métier, l’amitié, l’attente, les gosses, comme les copains. S’ils sont artistes, qu’ils le montrent. Nous en man­quons, et la vie en a bien besoin. S’ils ne sont pas artistes, qu’ils aient au moins le cou­rage de n’être ni socio­logues, ni par­ti­sans, ni phi­lo­sophes « purs ». Qu’ils ne vati­cinent pas. Les grands mots vous ont tou­jours comme une odeur de délire. »

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