> Jean-Pierre Védrines : “Ma nuit est ici”

Jean-Pierre Védrines : “Ma nuit est ici”

Par | 2018-05-23T01:45:23+00:00 14 octobre 2015|Catégories : Critiques|

 

Vous ne me croyez pas, doc­teur Buck, si je vous dis que Rimbaud a long­temps lut­té contre les sor­ciers abys­sins. Ne cher­chait-il pas à décou­vrir le secret des ori­gines du Paradis sur la feuille du lata­nier ? Chaque fois que vous par­lez de me gué­rir, cher doc­teur, c’est comme si vous me plan­tiez un coup de cou­teau en plein cœur.

 

Jean-Pierre Védrines avance dans une langue, il s’aventure dans un ter­ri­toire qui, en appa­rence, n’est pas le sien. Naguère Rimbaud puis Giono ; aujourd’hui Artaud.

Pourtant le nom d’Artaud n’apparaît pas dans le corps du texte, tout juste est-il signa­lé en qua­trième de cou­ver­ture.

Ça débute par le rejet du corps. Ce corps, qui n’est pas celui que je devrais avoir, étau, pri­son, car­can, lourd délire, si peu pos­sé­dé sinon par éclair­cies, tem­pête de ma chair. Il — là, on croit entendre Artaud — cherche la dis­so­cia­tion, la dis­corde : je dis­sone. Ce corps est un espace invi­vable, auquel répondent des sua­vi­tés comme la mère bleue, le Paradis, je suis ailleurs. Suavités qui n’ont rien de sym­bo­liste ni d’éthéré et font que cette écri­ture contre (tout contre) le corps est pro­fon­dé­ment incar­née. Loin d’être bipo­laire, c’est un monde un, tiraillé. Livre tiraillé : des pro­po­si­tions contraires se suivent, le fai­sant res­sem­bler à un jour­nal qui souffre, s’élance, par­fois pié­tine.

Jean-Pierre Védrines n’en reste pas là :

 

Je suis la forme. Je me fra­casse dans le vide de l’existence. Mes gestes expriment la vie, besoin vital d’amour. Ai-je encore un corps pos­sible ? Au bord de mon extrême soli­tude, je res­sens le froid du cri, la brû­lure de l’éphémère, le saut unique hors du champ de la mémoire. Il n’existe pas de sys­tème pour vivre. Aimer est la seule chose qui nous rende pos­sible. Le geste, sans cesse, pose la ques­tion qui reste ouverte et nous sommes le geste, l’absolue pure­té du geste.

 

Le sens com­mun est absent de cette écri­ture pour­tant claire ; le sens se des­sine autour d’élans for­mant une invi­sible et mou­vante char­pente. Mais pas abs­traite. Tissant des liens : le moi se dégrade dans l’approche et la construc­tion de l’autre :

 

Les mots me décom­posent, humus du verbe. J’écris afin que tu ne te refermes pas. A pré­sent, il y a trop de lumière accro­chée aux notes irréelles des mots. Le corps s’articule tou­jours avec l’âme. Le visage lavé, déchi­ré, se détache de la main.(…)

 

Ici, dans l’inquiétude de faire signe, au fon­de­ment du lan­gage, la langue d’Artaud a scin­tillé, a vécu quelque chose à tra­vers ces phrases. Comme vers la fin du livre, cette façon d’écrire Pablo Picasso, avec le pré­nom, comme s’il était encore vivant. Rappelant les trois lettres qu’Artaud lui avait écrites et où fré­missent, sous les codes épis­to­laires, la sta­ture épaisse, admi­rée autant que haïe, du maître. Artaud n’est pas là mais on l’entend écrire.

Il était ques­tion de l’amour. Plus loin, c’est la dou­leur : La souf­france du corps pose en soi la ques­tion de la lit­té­ra­ture. En les entend(ant) rire ; le poète se glisse dans la forme du Christ aux outrages. Corps reje­té, corps inévi­table, comme il est dur et lourd ce corps humain. Quel ton affec­tueux ! Qui rejaillit, à la fin, sur toute créa­ture quand a pris fin le « juge­ment », de Dieu mais sur­tout celui des hommes gagnés par l’hybris (p 23).

 

Aujourd’hui, j’écris un poème pour le clou. Je l’enfonce à coups de mar­teau. Parfois je me dis que c’est le néant qui s’enfonce dans ma tête (…)

Je deviens un pur mys­tère.

Je livre mon corps d’enfant à l’humanité.(…)

 

Ainsi tout est posé, ne cher­chant pas à sin­ger l’éruptivité d’Artaud, ni sa folie. Ce n’est ni une appro­pria­tion, ni une inva­sion, mais bien une écri­ture de l’approche. Approche de la vraie vie (23) qui n’est que mys­tère. Toute une suite de poèmes pour faire res­sor­tir ce joyau inquiet, le mys­tère. De ce qui nous lie, entre nous, humains, au ciel, à la terre.

Un sujet de livre qui n’en est pas un, c’est même une sus­pen­sion du sujet. « …le mys­tère de la parole qui, pour être elle-même, a besoin de la parole d’un autre… » ai-je lu der­niè­re­ment sous la plume de Salvatore Satta dans le numé­ro 40 de la revue Conférence.

 

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