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Jeanpyer POËLS : Trois Livres

Par |2018-11-16T08:37:18+00:00 10 juillet 2016|Catégories : Critiques|

 

 L'OMBRE ET L'AUTRE

 

J'ai reçu une étrange pla­quette de Jeanpyer Poëls, "Elles ne tournent le dos au soleil noir ". Étrange parce qu'elle est publiée à l'enseigne d'un édi­teur incon­nu (Schaduw… qui fait pen­ser à sha­dow), étrange parce qu'il n'y a pas de colo­phon, pas de prix indi­qué, étrange parce qu'elle est réa­li­sée arti­sa­na­le­ment (13 pages manus­crites rec­to-ver­so, pho­to­co­piées, pliées en deux et agra­fées). C'est un long poème en alexan­drins (1 ou 2 dis­tiques par page, au total 182 vers) non rimés, pla­cés sous le signe de François Couperin (" Demande(r) aux ombres une part de leur ombre ") et tra­ver­sé par le mot ombre qui court d'un poème à l'autre.

Si Jeanpyer Poëls se dis­si­mule farou­che­ment (sa bio­gra­phie sur inter­net est réduite à une ligne, " Il vit en Provence (84) " ou en lisant sa notice sur le site des édi­tions Henry qui ont publié un de ses livres : " Jeanpyer Poëls est né dans le voi­si­nage du Schelde et vit aujourd'hui dans celui de la Meyne " et on n'y trouve pas de pho­to­gra­phies le repré­sen­tant) quelques indices émaillent son poème. En par­ti­cu­lier les mots Schelde et Meyne et quelques autres comme Trévaresse, Hautes Roques, Tourloubre… Mais on n'apprend rien de plus que le mes­sage lapi­daire trou­vé sur l'ordinateur. Les Français ont la répu­ta­tion (est-elle juste ?) de n'être pas forts en géo­gra­phie : Schelde est le nom néer­lan­dais de l'Escaut et la Meyne est une rivière qui coule dans le dépar­te­ment du Vaucluse… Les mots Flandre et Escaut, qui appa­raissent au moins une fois dans le poème, rap­pellent le lieu de nais­sance de Jeanpyer Poëls, mais sans insis­ter, sans pré­ci­ser quoi que ce soit. Comme une loin­taine évo­ca­tion, tout au plus. La Trévaresse (chaîne de col­lines des Bouches-du-Rhone) et les Hautes Roques, pas très éloi­gnées de la Sainte-Victoire chère à Cézanne, appa­raissent dans le poème mais sans que le lec­teur ne puisse devi­ner leurs rap­ports à l'auteur. Quant à la Touloubre (ortho­graphe des ency­clo­pé­dies et des atlas), elle coule au pied du ver­sant méri­dio­nal de la Trévaresse… Jeanpyer Poëls est bien le poète qui s'efface devant ses poèmes : " Elle longe la Tourloubre ou l'Escaut en rêve " dit un vers (p 30)…

Mais il y a aus­si ces pas­sages sou­li­gnés dans le poème. Dans le titre tout d'abord, où l'expression soleil noir est ain­si mise en lumière. On pense bien sûr à ce vers de Gérard de Nerval dans El Desdichado : " […] et mon luth constel­lé /​ Porte le Soleil noir de la Mélancolie " qui est comme un écho à la cita­tion de Couperin. Mais la réfé­rence à Apollinaire et à son Cortège d'Orphée attire l'attention sur Orphée qui alla jusqu'aux enfers pour rame­ner son Euridyce ; le mythe est connu. Et le Cortège d'Orphée ? Ce bes­tiaire où, dans L'Ibis, le poète affirme : "… j'irai dans l'ombre ter­reuse"… L'ombre tra­verse la réflexion de Jeanpyer Poëls jusqu'à cette cita­tion de Léo Ferré tirée de sa chan­son Avec le temps et il faut citer le dis­tique en entier : " Dire à l'ombre ne rentre pas trop tard sur­tout /​ ne prends pas froid est façon de bat­te­ment d'aile ". Et jusqu'à " cette main vivante " qui est le début d'un poème de John Keats. Jeanpyer Poëls crée ain­si un réseau qui le révèle autant qu'il l'occulte…

Bernard Noël note jus­te­ment à pro­pos de l'écriture de Jeanpyer Poëls : " Poésie sans sujet poé­tique, tout occu­pée par la han­tise du maté­riau ver­bal et par le soin de la tra­vailler en trou­vant, chaque fois, la forme qui l'objective dans sa cruau­té. Beaucoup de soli­tude donc, et une suc­ces­sion d'embolies plu­tôt que de sen­ti­men­taux pin­ce­ments de nerfs." Tout est dit dans ces mots, on les croi­rait écrits pour cette pla­quette car quoi de plus non-poé­tique que l'ombre et que les réfé­rences à la géo­gra­phie (même intime de l'auteur) ? Et quoi de plus proche du maté­riau ver­bal que la cita­tion ? L'ombre ferait-elle de l'ombre à l'ombre, pour­rait-on deman­der, une fois la lec­ture ter­mi­née…

Bernard Noël donc. À quelques jours de dis­tance, j'ai reçu une autre pla­quette de Jeanpyer Poëls, " Défaillir ? ", qui a la par­ti­cu­la­ri­té de don­ner à lire une étude écrite à quatre mains, deux ver­sions d'un même texte (?), l'une de Jeanpyer Poëls, l'autre de Bernard Noël, parues dans le n° 43 de Diérèse à l'hiver 2008. Le colo­phon pré­cise que cette étude était accom­pa­gnée des por­traits des deux auteurs mais que celui de Jeanpyer Poëls était un por­trait ima­gi­naire dû à Shirley Carcassonne… Ce qui confirme la volon­té de Poëls de fuir les images de lui-même et donc toute vel­léi­té (auto)biographique. Ces deux textes explorent l'autre qui est en soi. Jeanpyer Poëls com­mence, de façon très tour­men­tée ou très tor­tueuse (com­ment dire ?) son étude par ces mots : "Faire la connais­sance de l'Étranger […] qu'on entend aller et venir dans son cer­veau " et Bernard Noël la sienne ain­si : " Que se passe-t-il quand votre iden­ti­té vous devient insup­por­table ? Vous ne savez com­ment expul­ser hors de vous le JE deve­nu étran­ger". On remar­que­ra la pré­sence, dans ces deux frag­ments, du mot étran­ger. Si Jeanpyer Poëls ne lésine pas avec les cita­tions et les réfé­rences aux écri­vains, Bernard Noël est beau­coup plus dis­cret dans ce domaine : tout au plus fait-il allu­sion à Arthur Rimbaud (et son "Je est un autre "). C'est que l'écriture est l'objet qu'étudient nos deux écri­vains. Comment dès lors accé­der à son iden­ti­té au-delà des faux-sem­blants impo­sés par l'habitude ou la socié­té ? Réflexion sti­mu­lante même si le doute sub­siste…

 

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 Jackie.

 

Un pré­nom posé sur la page comme une évi­dence, comme un mys­tère. Jeanpyer Poëls, dans un bref poème mêlé de cita­tions d'auteurs de renom (J Cocteau, A Rimbaud, JP Sartre, A Frénaud et J Bousquet) essaie de démê­ler la signi­fi­ca­tion de ce pré­nom, Jackie (avec un e), don­né à un gar­çon. On pense bien sûr à la chan­son de Jacques Brel, Jacky (avec un y), à Jackie (avec un e) Onassis, deux fois bafouée ! On ne peut empê­cher le lec­teur de pen­ser. Masculin ou fémi­nin ? Jeanpyer Poëls com­mence par rap­pe­ler les ori­gines fami­liales : "ce pré­nom sans tenir /​ grief de le trou­ver /​ sur le livret au nom /​ venu de la Hollande". Mais la réponse est dans l'épigraphe de Joë Bousquet : "Un frère me reve­nait de la mort…" Le lec­teur aura fina­le­ment le choix entre le réel (Jeanpyer Poëls est né dans le voi­si­nage du Schelde) et le rêve. À moins qu'il ne soit sim­ple­ment confron­té à la poé­sie…

 

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La vie en vie.

 

Cette mince pla­quette me désar­çonne : je ne sais trop par quel bout la prendre. Dois-je m'arrêter au jeu de mots que je lis dans le titre, La vie envie ? Mais quoi donc ? Le titre reste énig­ma­tique. Qu'est-ce que la vie en vie ? Qu'est-ce qu'une vie vivante ? Mais la vie peut-elle être morte ?

La vie me semble, à bien lire ces poèmes, reliée à des choses humbles du réel comme une brouette ou comme des palis­sades (qui ne vivent pas). Vie et réel semblent inti­me­ment liés. Mais sur le plan for­mel les choses ne sont pas aus­si simples. Ça com­mence par un poème aux vers soi­gneu­se­ment comp­tés : huit hep­ta­syl­labes. "Curieuses", plus loin, est un qua­train d'alexandrins… Mais entre les deux, il y a un texte réduit à un ver­set d'une lon­gueur cer­taine (20 syl­labes !) comme un quin­til d'alexandrins ("La vie se trans­porte"). Et, ensuite, la même dis­pa­ri­té est évi­dente : depuis un neu­vain d'octosyllabes ("Assaillie") à ces ver­sets plus ou moins longs. Comme si les aspects divers de la vie avaient pour reflets des vers de lon­gueur dif­fé­rente réunis en strophes plus ou moins longues ou des ver­sets. La même diver­si­té se remarque dans la façon d'approcher le réel et la vie. Au pro­saïsme et au par­ti­cu­la­risme de la brouette ou des palis­sades s'oppose la géné­ra­li­té du qua­trième poème ("La vie n'est pas la vie /​ elle enfouit l'humeur /​ mais ne se courbe pas"). Et ça va et vient entre l'éclopé et l'universalité… Jeanpyer Poëls sait que la mort est inac­cep­table. Aussi décrit-il la vie au rabais, comme celle d'un éclo­pé, avec un réa­lisme insou­te­nable. Quant au reste, il fait preuve d'une vision dia­lec­tique ori­gi­nale où les ani­maux fami­liers (chatte ou chien) jouent leur rôle…

 

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La lit­té­ra­ture, la vraie, pas ces simu­lacres com­mer­ciaux aux­quels suc­combent de nom­breux édi­teurs (des édi­tueurs disait-on à une cer­taine époque) cir­cule en dehors des sen­tiers bali­sés de la socié­té de consom­ma­tion. C'est ce que prouvent ces  pla­quettes aty­piques…

 

 

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