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J’ÉCRIS TON NOM CHAQUE JOUR

Par | 2018-05-22T20:01:07+00:00 10 mai 2015|Catégories : Blog|

 

AS-TU OUBLIÉ LE SUSPENS DE TES MAINS ?

Que de fois, tes mains ont gui­dé. Elles venaient, doigts et paume rêveurs, sans trop connaître leur pou­voir, tes doigts frô­laient un peu comme hési­tants comme oublieux se glis­saient se frayaient pas­sage dou­ce­ment très dou­ce­ment grif­faient et les choses se tai­saient, un temps. Sous ta main, tel bai­gnant dans la ver­dure à l'accord recon­nu, le laps fac­tuel crois­sait en inces­sant avè­ne­ment. Haut feuillage (ciel de lit fas­tueux), herbe tiède et tendre comme un ventre savaient que c'est de toi que vibre­raient mes veines.

Nous nous explo­rions lèvres à peau langue à lèvres, ain­si qu'on fait d'un fruit pulpe jus dans la bouche, qu'on savoure leurs justes noces. Il y avait des cris rava­lés, des gémirs de pariade. Nous exul­tions.

Tes mains vouaient à l'ici fra­gile, ici pré­caire ; elles disaient repas, elles disaient fon­taine, cruche, ago­ra, ver­ger. Elles ten­taient une cal­li­gra­phie poli­tique, rejouaient Marx. Elles disaient : « Risque-toi dans même la confiance que rien ne prouve ». Extase pro­pa­gée d'un fris­son, c'est ain­si qu'elles nous ont his­sés sur la vague, fait gar­der pied com­plè­te­ment à nous exis­ter.

 

***

 

FUYANT L’ASPHYXIE

Il meurt len­te­ment /​ celui qui évite la pas­sion
Pablo Neruda

 

On peut aimer les fleurs, les pêches, les femmes, les peaux de bêtes, celles des pêches, celle des femmes, celle des hommes, les puis­sants fûts flexibles et les buis­sons, le sang dans les plumes, la rosée sur les poils ; mais nul aus­pice ne fait signe sur la peau de nos heures. Ni les bra­siers qui, par­fois, semblent paraphe d’insoumis ; ni le fris­son dans lequel, pour cer­tains, se montre un souffle d’advenue. Si cha­cune de nos mains éclot au poids des choses (ô tes fruits lourds confiés dans le creux de mes paumes !), et que d’elles monte un cri de joie, lignes de vie vignes de chance, aucun feu de sar­ments ne déchiffre la nuit. Bruits de bottes, mous­que­tons, Mirages, Rafales, sou­pirs presque inau­dibles de famine, bis­tan­claque : vies écra­sées ?

Que se per­pé­tue-t-il d’étincellement chez un – eût-il le dos vaste comme plaine –, extir­pé de ses rêves jour après jour avant l’aurore, quand la réa­li­té débor­dante revient l’assiéger au plus pro­fond de lui-même ? À peine le som­meil renou­velle le souffle ; brin­que­ba­lé dans des wagons bon­dés, ses tym­pans fra­cas­sés par le hour­va­ri, mou­lu par le rythme féroce qui pèle la chair au plus gris du corps ; érein­té par les pos­tures de com­mande, les sau­gre­nus pro­to­coles dic­tés : pro­duire de l’échange pour échange effré­né de changes.

Reste que l’allemand Waldeinsamkeit révèle ce lien intime à la nature que l’on res­sent, soli­taire un matin dans les bois ; que le japo­nais komo­re­bi évoque la clar­té du soleil fil­trée par un feuillage ; que l’italien culac­ci­no dit la trace sur la table d’un verre de cor­diale fraî­cheur.  Le pres­sen­ti­ment, fébrile quelque peu, qui pousse à jeter un œil pour guet­ter dehors la venue de quelqu’un, une langue, d’un seul mot, le nomme ; une autre, d’un unique mot elle aus­si – sobre­me­sa – fait entendre l’agréable cau­sette entre convives après dîner. 

Vocables d’une convic­tion, seraient-ils intra­dui­sibles. Chacun, et  nombre d’autres avec lui, main­tiennent : nous sommes corps à corps, nous sommes de la terre, pas seule­ment vide et cendre. Certes, il n’y a pas d’espoir. Mais en ta chair vibrant avec ma chair, nos chairs can­tiques leurs mots mus­qués ou leurs silences vibrent des ins­tants à saveur de vraie vie.

 

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LA FEMME AVEC QUI JE SUIS EN AMOUR

 

Le crève-cœur fai­bli, sans doute serait-il pos­sible d’adresser un début de motet à un être de lumière ; encore fau­drait-il que me vînt quelque figure ou sa feinte, signe quel­conque avant-cou­reur ouvrant leur envol aux vocables, les lais­sant s’affranchir de l’horizon fiel­leux.

Prémices : aux entrailles, une fougue métis­sée d’euphorie, un réveil de visées sans des­sein pour l’instant, de silen­cieuses effi­gies augu­rant un futur incer­tain. Mais l’orpailleur du temps n’écrit-il pas : « L’étreinte poé­tique comme l’étreinte de chair /​ tant qu’elle dure /​ défend toute échap­pée sur la misère du monde » ?

Bien enten­du, sou­daine, toi : sibyl­line, sub­tile, vêtue de tes seuls songes, sang et chair inten­sé­ment, dérou­tante un peu dans l’haleine des fièvres ; toi qui t’ébats, sou­ris ; toi qui viens pro­cu­rer sans cal­cul une aubaine, quand le jour enro­sit : m’offrir ton fre­don de fon­taine.

 À cha­cun des vagirs mon­tés de ton cœur à ta gorge, le pro­sème se soleille à ta voix bleue d’angelus lente.

 

***

 

 

TU M'APPRENDS À SOURIRE

 

Tu as pas­sé le seuil de ma demeure, et je n'y suis plus confi­né.  Cordelles dénouées, fenêtres et impasse s’ouvrent, le songe amer où, per­du, je vivais se dis­sout : tu me sou­tiens, tu me confortes sur chaque marche du coli­ma­çon qui m’élève.

Tu me décrispes, cica­trises. Mes jetées dans l'élan, tu les for­ti­fies, mes bouf­fées de fias­co, tu les tem­pères : tu as cou­lé ta sève en moi. Et ma figure, moins flé­trie, dans l'incendie patient s'avive.

La quié­tude des pâtis semés d’animaux et d’herbe jeune ras­sé­rène. Ainsi qu'une vapeur, se dis­sipe le bât sur mon dos haras­sé. Alentour, les faces fiel­leuses, œil veni­meux scru­tant le désar­roi, ne m'aperçoivent plus, dis­pa­raissent.

Comme issue d'une source abys­sale, tu t'offres, me sai­sis, me dresses, toi insuf­flée de tant de rus, libres et lavan­diers. Finies morailles, finies som­breurs ; finis la ter­reur, ses ves­tiges. Il y avait ronce, il y a four­rure, il y avait fatras, c'est splen­deur. Les relents se sont faits enivrantes sen­teurs.

Fermaient des cade­nas ; voi­ci la mer immense, la mer pigeon­nante et sa liber­té.

Tu guées, nue, mon suaire des vieilles sueurs froides, l'imprègnes de nos sucs pour les jours qui me res­tent.

 

 

***

 

                       QUAND LA MAIN TREMBLE EN ÉCRIVANT      

 

                        Avons-nous trop peu de ténèbre au regard pour aper­ce­voir des lucioles ?

Nos artères bat­tant, y avons-nous trop de sou­pirs de hur­le­ments pour acquies­cer au phra­sé d’un sou­rire ?

Aurions-nous trop faible fougue au sang pour tou­cher fades et ter­nis ?

Quels signes sont à lire sur la peau du temps ? Quelle terre s’y pro­met, quelle argile nou­velle ? Quels fris­sons de gyné­cée dans le tour­billon du souffle ?

Aujourd’hui lance son appel par son obs­cu­ri­té même.

Êtres de puis­sance, ne pas pou­voir nous est pos­sible. Travail : trois pieux, la police, la pire ! Accordons-nous loi­sir, sans faire pro­fes­sion.

                        Détournons pour un bai­ser la bouche qui sert à man­ger.

Conversons, même en bégayant ; il y a traces de doigts sur la vitre de la cui­sine, nos mains se mêlent, octroient fenêtre à nos lèvres pour les uns aux autres frayer voie. Quel vocable ne contient, en syl­labes et toutes lettres, lote­rie d’échappées belles ?

La chair pétrie plis­sée striée comme vase de Barceló se fait verbe, fût-il silence.

 

 

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