> Joanna Pollakówna, Avare clarté

Joanna Pollakówna, Avare clarté

Par | 2018-05-22T13:39:53+00:00 30 septembre 2014|Catégories : Critiques|

La neige s'égare.
Les tem­pêtes per­dues
fendent l'air pour recou­vrir des royaumes en déroute.

Florilège ins­pi­ré dans ses choix, ce livre offre un par­cours cohé­rent dans une œuvre de douze recueils entre 1957 et 2000. Une pre­mière tra­duc­tion en fran­çais, très agréable à lire.

Poésie où semblent poindre l'atmosphère et les grands bou­le­ver­se­ments que la Pologne connut au cours d'un demi siècle :

En regar­dant

    (Sur les lino­gra­vures de Józef Gielniak)

 

Innervation de la ville qui entre en terre
une branche d'air dans un mur
des murs doux qui s'effritent
en ano­dines asté­ries camo­milles
alors le pré les boit
et monte à l'horizon
en constel­la­tion de frag­ments
en sou­pir de ruines
 

Innervation de cel­lules can­cé­reuses
orgueilleuse vie
ville bouf­fie
du ciel cou­vert de len­ti­cules pendent les épaves
de sphères célestes ron­gées de rouille
 

tombe une pluie de camo­milles au goût de fer.
 

Une espèce de gri­saille qui rap­pelle, -mais peut-être ne la lirait-on pas ain­si si l'on igno­rait la natio­na­li­té de l'auteur-, qui rap­pelle la mono­to­nie des façades du régime com­mu­niste. Mais l'enjeu n'est pas direc­te­ment poli­tique : conca­té­na­tion d'impressions, de bouts de vie, ou bien une lente décan­ta­tion ins­pi­rée des crayons de Gielnak où la figure se perd dans le brouillard tra­ver­sé de formes confuses, à moins qu'elle n'en naisse.

La contem­pla­tion des vieilles pho­tos est l'occasion d'une lutte de chaque ins­tant pour fran­chir la muraille d'un lan­gage fata­liste (quelque peu Rilkéen) et en appa­rence sage : Les si char­mants visages /​ de ces jeunes femmes /​ s'éloignent sans retour dans la brume : (…) Et le sou­rire ? /​ Et la ques­tion muette ? (…) Et le badi­nage ? Et l'étrange beau­té ?

C'est un par­cours inté­rieur qui se des­si­na dès les pre­miers textes, disant la dif­fi­cile nais­sance d'une iden­ti­té, dans une ville qui vous réduit à l'état d'insectes et mas­sacre les oiseaux :

(…)Comme moi qui habite mes noms en étran­gère,
leur for inté­rieur se tait, leur forme se désa­grège ;
pour­rai-je remon­ter du fond avec cette cou­leur-ci,
ce par­fum-là,
cette seconde qui s'étonne ?(…)
 

Est-ce le che­min vers la démo­cra­tie qui a fait lever le brouillard ? Ou tout sim­ple­ment la matu­ri­té ? Grisaille et confu­sion font place à un cou­chant pourpre sur les eaux, à des oiseaux et bour­rasques qui fen­dront les branches /​ et dans leur élan feront rimer /​ mon rien avec l'air. Plus inti­me­ment ceci est han­té par le poids des années, la sépa­ra­tion, l'éloignement de soi, le sur­gis­se­ment de ques­tions sans réponse qui accom­pagnent la vieillesse et la mort. Mais de recueil en recueil, à côté des pointes tra­giques, scin­tillent des joies enfin dicibles en toute sim­pli­ci­té, comme cette phrase de Mozart dan­sée devant Orsay /​ par un gars ron­douillard avec des grâces /​ de bal­le­rine (…) Délicates affaires /​ qui se jouent à la fron­tière ténue /​ du regard et de l'air.(…) ou comme les cou­leurs et les lignes nettes de la Pietà de Bellini, en 2002, qui clôt cet ouvrage :

Les rouges murs de Vicence
fiè­re­ment se dressent
devant les monts en parade
éta­gés dans une écume bleue

(…)

Dans le silence d'après le sup­plice
le soleil se lève de la brillante rosée.
 

À nou­veau la dou­leur empres­sée
s'unit à l'implacable beau­té.

 

Recours au Poème a publié des extraits et une pré­sen­ta­tion de ce livre par sa tra­duc­trice Alice-Catherine Carls ici

X