> Joël Vernet et la musique du silence

Joël Vernet et la musique du silence

Par | 2018-05-25T01:18:03+00:00 8 mars 2013|Catégories : Critiques|

 

Vernet sait que le réel devient sug­ges­tif sur­tout lorsqu’il se tait. Encore faut-il savoir extraire de sa paix et de sa réti­cence une matière vibrante. A l’image de la vie qu’on ne peut sai­sir par la gorge il faut donc trou­ver le moyen de faire par­ler son silence. A défaut de le sai­sir la poé­sie de Vernet s’en rap­proche au plus près. Ce n’est pas s’aujourd’hui : sou­ve­nons-nous de son  « Le silence habi­té des voyages » et « Le silence n’est jamais un désert ». Son der­nier opus  leur fait écho là où  il n’est pas jusqu’au mutisme des pierres à s’ouvrir au mur­mure.

Afin d’y par­ve­nir Vernet écrit à la pointe de l'œil et l’oreille en écoute sur les abîmes avec un sens de l’aigu. La sen­si­bi­li­té extrême pour la ligne la plus fine, le goût d'inciser le sou­pir du vent afin de voir dedans, le jeu des inter­stices per­mettent après une phase contem­pla­tive la créa­tion de textes qui semblent venir d’un coup. Les mots se calent à leur juste place dans une poé­sie en prose qui s’accorde à la langue de poètes qui ont par­fois choi­si d’autres voies : André du Bouchet par exemple dont Vernet est beau­coup moins éloi­gné qu’on pour­rait le pen­ser.

Comme lui il tra­vaille sur le silence, l'espace, la vibra­tion, la lumière et entre­tient avec le mer­veilleux d’ici-même, d’ici bas un rap­port par­ti­cu­lier.  A la vitesse et au bruit il oppose la len­teur et la paix. Celle qu’on entend  uni­que­ment dans un exer­cice de contem­pla­tion. Soudain le silence se trans­forme en une musique venue de par­tout et de nulle part. Une musique qui ne s’entend pas encore et que les musi­ciens conti­nuent de cher­cher. L’oreille ain­si sol­li­ci­tée rend l’esprit patient et il suf­fit d’utiliser la force de cette patience pour que la poé­sie soit ce qu’elle devient pas à pas : un bond hors de soi,  un saut au des­sus du vide.

Dans ses exer­cices de soli­tude de « Rumeur du silence » la poète sait qu’il doit se démettre de lui-même afin d’atteindre un état d’attente, de sai­sis­se­ment comme de des­sai­sis­se­ment. Il se pro­jette « vers la steppe », se laisse péné­trer, s’ennoblit au creux d’une sim­pli­ci­té vibra­toire. Il devient acteur au sens pre­mier du terme : l’expressif invo­lon­taire, ins­pi­ré et capable de se décol­ler des emphases pour en accep­ter une seule : faire vibrer ce qui sans son inter­ven­tion ne serait pas enten­du au sein du silence.

Dans cette approche une part impor­tante est lais­sée à la rup­ture, aux répé­ti­tions. Chaque seg­ment par des jeux  d’accords et de désac­cords per­met au texte – loin de toute faconde ou fra­cas – d'explorer des contrées incon­nues.   Une musi­ca­li­té cas­sée et sourde donne une gra­vi­té, une sim­pli­ci­té et une inten­si­té au pay­sage vécu dans la pro­fon­deur.

Soudain est atteint ce « grand secret » dont rêvait Michaux, Vernet en pro­pose d’ailleurs son mode d’emploi : « Nous res­tons là, immo­biles, éblouis dans la mai­son qui sort à peine de la nuit, de l’hiver. Nous n’allons plus très loin sous ce vaste ciel qui est notre plus beau livre de lec­ture. Les jours en tournent les pages et la fer­veur ne retombe jamais, jamais. Il nous fau­drait pou­voir chan­ter chaque seconde de cette vie brute, si ordi­naire, en dévoi­ler toutes les péri­pé­ties faites de som­meil, de rêve­ries, de pro­me­nades, d’attente et de songes ». A ces condi­tions le poème en prose devient souffle, sou­bre­saut bien plus qu’échantillon du vacarme. Il donne au silence né des abîmes et tiré du néant un rythme lan­ci­nant. Il n’est pas sans rap­pe­ler les plus grands Lieder de Schubert. 

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