> Julien Blaine, Quelques jours en 2013

Julien Blaine, Quelques jours en 2013

Par | 2018-05-26T17:47:16+00:00 1 novembre 2014|Catégories : Critiques|

P.S. n°77
Voilà, ici nous avons raté nos rêv ô lution : chan­ger le monde de cruau­té et de cynisme pour un monde de jus­tice et de soli­da­ri­té. Alors cet échec sera, sans doute plus facile à assu­mer là-bas (par exemple) -ici- en Italie (ou moins loin : en Afrique ou en Orient). Ce serait comme un der­nier voyage…

Voici, pour une fois, en ita­lique ce sera moi, la petite bafouille habile pour faire entendre les bouts d'une voix écrite, his­toire d'habiller la réfé­rence toute sèche que tu es venu cher­cher, lec­teur : « tiens, Blaine a sor­ti un nou­veau bou­quin, l'avais pas vu en rayon -ah, l'état de la librai­rie et des sup­plé­ments livres ! »

Le CD, décla­mé par Monique Dorsel, d'une bonne heure, bon­heur, s'ajoute au livre, à moins que ça soit l'inverse. Cette voix ferme et rigou­reuse montre la tenue et la rigueur qu'on oublie­rait en lisant les pages qui courent, ambulent, amples & cas­santes, qui donnent à retordre. Parfois même se tordre, sans qu'on sache si c'est de rire ou de dou­leur. Le der­nier livre (Recours au Poème n°106) se vou­lait bio­gra­phique, celui-ci se vou­dra dia­rique (mais jamais diar­rhéique, même si ça chie par­fois).

Dès le début : défi­ni­tion de la per­for­mance, s.f. mot gal­vau­dé, méfiez-vous des imi­ta­tions…

C'est un corps
dans un espace
et c'est un son
dans un corps,
ce son est celui de mon corps
ou celui de cet espace,
(…)
Puis c'est un geste
du corps
et un mou­ve­ment
de cet espace
(…)

Ensuite, une longue enfi­lade de post-scrip­tum (scrip­ta), un art déses­pé­ré. Enlivrés, ache­vé d'imprimer en jan­vier 2014, pos­tés, trans­por­tés, -transes pos­tées-, livrés en celle fin du mois d'août 2014. L'ironie vou­lant que le cachet fai­sant foi était du 13 mars 2013 ! Né avant son âge. Tu l'as com­pris, le temps est la matière, à son corps défen­dant par­fois, de ce livre écrit par un vieux per­for­meur. Lequel n'hésite pas pour­tant à invi­ter Ben à un match de boxe entre sep­tua­gé­naires en public et en 3 minutes 33 (ô lâche Ben qui s'est défi­lé et a ser­vi un vieux ragoût de Fluxus microon­dé).

À pro­pos  de « matière » et de corps défen-dents :

Il y a 9 semaines,
j'ai bien dit 9 semaines !
je man­geais des asperges vertes de Lauris
déli­cieuses et résis­tantes (…)
Et en tirant sur l'une d'entre elles à pleines dents
mon petit bridge à 3 dents
s'est fait la malle dans l'estomac
puis dans l'intestin grêle (iléum)
puis dans le gros intes­tin (colon trans­verse, colon ascen­dant, colon des­cen­dant)
avant d'arriver dans le rec­tum et émer­ger de l'anus
c'était du moins mon sou­hait !

Vieux corps du poète. Vieux corps du monde aus­si. Vieux milieu poé­tique. Où est la belle aurore d'hier ?  En de nom­breuses pages, cette ambiance à la Scola : Nous nous étions tant aimés.

PS. n° 81
(…) Jadis et hier encore l'immense culture russe : écri­vains, poètes, savants, musi­ciens, peintres, inven­teurs, archi­tectes, cinéastes, &c. sou­te­nue par l'argent du noble ou du com­mer­çant…
Les pre­miers inven­tèrent les trou­ba­dours et l'amour
Les der­niers le futu­risme et les avant-gardes
Hui, ces nobles et ces com­mer­çants, ne sont que bons à coups de mil­liards de « sou­te­nir » le foot­ball !
J'ai honte pour eux (…)

J'ai écrit à Julien Blaine : « Lu/​entendu l'opus alpestre. Sommets blan­chis sous le har­nois. Vous, las­sé du des­tin des audaces qui font leur nid pépère dans le Siècle. Lire en même temps la 12ème satire de Boileau. Amitiés ».

Il a répon­du : « J'y suis donc retour­né… “Je ferais mieux, j'entends, d'imiter Bensserade. /​ C'est par lui qu'autrefois, mise en ton plus beau jour, /​ Tu sus, trom­pant les yeux du peuple et de la cour, /​ Leur faire à la faveur de tes bluettes folles, /​ Goûter comme bons mots tes quo­li­bets fri­voles “. Hier Bensserade pro­té­gé par les pou­voirs… Hui les Bensserade sont légion ! Amitiés ».

Hui donc, prince démul­ti­plié, d'apparence médiocre (nor­male) mais pas moins retors et sur­tout délé­guant son arbi­traire à l'École (jadis on disait la Sorbonne) :

En ce début de mil­lé­naire
la per­for­mance est par­tout avec le théâtre, la danse, la musique, les arts plas­tiques
et c'est tant mieux…
Mais elle est aus­si ensei­gnée dans les Écoles d'Art
et là c'est tant pis.
Pauvres éco­liers qui se retrouvent face à des jeunes femmes ou des jeunes hommes voire des vieilles femmes et des vieux hommes qui sont loin de leur corps et de leurs actes, loin de leur vie et de leur désir, loin du risque et du plai­sir, loin de la haine, de la révolte et de l'amour, et qui conduisent ces éco­liers de col­loques en sémi­naires sur les auto­routes du savoir mort.

J'apprécie le style (jeunes jeunes /​ vieilles vieux), simple, tapant juste. La France entière est deve­nue la Cour, basse cour qui caquette et cour­tise. Blaine, loin-proche d'Arbatz et du pauvre Pirotte (Recours au poème n° 107 et 102) fait-il œuvre de mora­liste ? Le mot nous fait mal, à nous autres, mais enfin… Disons qu'il résiste. Si ce mot de plus fraîche cueillette n'avait lui aus­si connu un des­tin qui fait pitié. Va pour résis­tance, et d'abord au tort inévi­table de vieillir.

Pourtant, sur la cou­ver­ture du livre, la pho­to d'un cha­pi­teau roman du prieu­ré de Serrabone. Sans doute Daniel dans la fosse aux lions. Ce Daniel-là ouvre l'étau mus­cu­leux des deux lions, comme on vient au monde. Entendre : le vieux bouge encore, n'est-il pas en train de naître ?
Dessous l'image est écrit : Il faut désa­cra­li­ser l'artiste et le poète, disent-ils./ Je ne dis pas ça !
Et puis,
                 Les 2 caresses du poète :
                 1/​ Serrer la langue de la main gauche ou droite.
                  Tenir sa langue.
                  2/​ Agripper l'oreille de la main droite ou gauche.
                   Tendre puis prê­ter l'oreille.
                    Et par ce double don,
                    le poète dit,
                    le poète est.

 

 

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