> Jusqu’au bout de la route d’André Velter

Jusqu’au bout de la route d’André Velter

Par |2018-08-16T12:08:01+00:00 19 mai 2014|Catégories : Blog|

André Velter a le goût du voyage : n'a-t-il pas publié en 1976 Le Livre de l'outil, Les Bazars de Kaboul en 1979… Mais il a aus­si le goût de l'oralité : si on se sou­vient de son émis­sion Poésie sur parole sur France-Culture, il y eut aus­si d'autres œuvres radio­pho­niques et sa dis­co­gra­phie compte une dou­zaine de titres ; et je me sou­viens de l'avoir enten­du dans un réci­tal poé­tique lors d'un salon… Le pré­sent recueil, Jusqu'au bout de la nuit, sous-titré "Un livre-réci­tal avec Gaspar Claus" est à l'exacte ren­contre de ces goûts… Gaspar Claus est vio­lon­cel­liste : c'est le texte limi­naire qui l'apprend au lec­teur igno­rant. C'est "un inter­prète hors du com­mun qui entre­tient des rap­ports fusion­nels avec son vio­lon­celle qu'il frôle ou pétrit, caresse ou mal­traite selon ses ins­pi­ra­tions musi­cales" peut-on lire sur inter­net. C'est dire qu'il n'est pas n'importe quel vio­lon­cel­liste, mais un de ces ins­tru­men­tistes capables de tirer de son ins­tru­ment des sono­ri­tés inouïes qui font pen­ser à celles "des gui­tares, des contre­basses, des man­do­lines, des luths d'Orient, des sazs, des rababs, des san­tours, des sarods, des sitars, des tablas, des dama­rus, des biwas, des kokyus…", selon Velter lui-même… Jusqu'au bout de la route est com­po­sé de sept ensembles de poèmes et de quelques textes iso­lés, proses et poèmes…

    Jusqu'au bout de la route est un livre poly­pho­nique aux émotions/​souvenirs de voyages (ravi­vés par la musique) ; André Velter mêle des réfé­rences diverses : lieux (anciens par­fois, char­gés d'histoire), poètes, peintres, phi­lo­sophes, actua­li­tés ou his­toire… C'est un  voyage phy­sique autant qu'un voyage à tra­vers la culture : voyages réels, voyages rêvés, sou­ve­nirs … pour abor­der le livre par une autre face. La lec­ture donne par­fois l'impression que la prise de notes sur de petits car­nets au cours des périples est insuf­fi­sante : à quoi bon, quand les mots sont tou­jours en deçà du sou­ve­nir ou du vécu ? Reste alors le poème pour reprendre les choses, pour mieux les cer­ner, faire res­sor­tir leur essence afin que les mots soient à la hau­teur du sou­ve­nir ou du vécu. "Quelle mémoire est la mienne" demande André Velter…

    Livre poly­pho­nique par la diver­si­té des poèmes ici regrou­pés tant les vers sont dif­fé­rents (ça va de l'octosyllabe au vers ample de 20 syl­labes !), comme si Velter vou­lait mettre en évi­dence l'appareillage d'un rythme autant poé­tique que phy­sique. Cette diver­si­té appa­raît aus­si dans l'utilisation de divers carac­tères (romains haut et bas de casse, ita­liques) : s'agit-il de maté­ria­li­ser ain­si les sta­tuts dif­fé­rents du poème ou le moyen qu'il repré­sente ? Ou s'agit-il de didas­ca­lies liées au réci­tal ? Diversité encore avec des poèmes très libres, d'autres à forme fixe et (para­doxa­le­ment) très libre ou l'utilisation occa­sion­nelle de la rime : je pense en par­ti­cu­lier à ces poèmes regrou­pés dans Du Japon sans y être qui sont construits sur le même modèle (quatre qua­trains et un vers iso­lé pour conclure)… Sept ensembles de poèmes donc comme sept explo­ra­tions de terres et/​ou de l'imaginaire qui s'y est enra­ci­né, sept explo­ra­tions de terres dou­blées de ten­ta­tives d'explication des mer­veilles ou de l'horreur qu'on y ren­contre…

    "Il n'est aucun dieu hors de nous" affirme André Velter. Reste alors à reprendre sans cesse le voyage, à aller jusqu'au bout de la route (jusqu'à la mort, donc) : poé­sie for ever !

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