> Kala Ghoda. Poèmes de Bombay, d’Arun Kolatkar

Kala Ghoda. Poèmes de Bombay, d’Arun Kolatkar

Par |2018-11-18T21:46:30+00:00 31 décembre 2013|Catégories : Blog|

Les poèmes de Bombay d’Arun Kolatkar ont paru en Inde en 2004, peu de semaines après la mort du poète. Qu’ils nous par­viennent aus­si rapi­de­ment et dans cette pres­ti­gieuse col­lec­tion des édi­tions Gallimard est un signe des temps : la poé­sie est sérieu­se­ment de retour, rede­ve­nant un axe de pen­sée et de vie pour nombre de nos contem­po­rains, las­sés des illu­sions de la décrois­sance humaine (ou plu­tôt de plus en plus inhu­maine), laquelle est mieux connue sous son pseu­do­nyme infâme de « crois­sance ». A-t-on déjà autant men­ti depuis l’apparition de la vie sur cette terre, qu’en affir­mant qu’une chute peut être une crois­sance ? Peu importe : la décrois­sance (in-)humaine a per­du la par­tie (même si elle l’ignore encore) et la poé­sie est un des grands acteurs, quoique tout ceci soit encore peu visible, de la défaite des illu­sions au pro­fit de l’authenticité et de la pro­fon­deur de la vie. Le Progrès était un acte de mort, une œuvre nihi­liste menée à l’échelle de la vie. Tout ceci dis­pa­raît actuel­le­ment comme d’un revers de main. Et la poé­sie ne peut que se déployer en toute beau­té sous nos yeux, en un bien­veillant et mali­cieux recours au poème. Bienvenue donc aux poètes, et bien­ve­nue à ce poète du quo­ti­dien mer­veilleux, Arun Kolatkar.

Le poète de Bombay est sou­vent et à juste titre consi­dé­ré comme l’une des voix les plus impor­tantes et les plus sin­gu­lières de la poé­sie indienne contem­po­raine. Il a été d’une cer­taine manière immor­ta­li­sé par Salman Rushdie (ami du poète et admi­ra­teur de l’œuvre dès la paru­tion du pre­mier recueil, Jejuri) dans Les ver­sets sata­niques : Kolatkar devient ici un des per­son­nages du roman de Rushdie, Bhupen Gandhi. On a pu par­ler de « légende invi­sible » au sujet du poète, du fait de sa façon d’appréhender la vie et par­ti­cu­liè­re­ment la « vie lit­té­raire », dont il refu­sait tous les tenants et abou­tis­sants, quelles qu’en soient les formes : ni média, ni « grande édi­tion » ni sala­ma­lecs pré­ten­tieux. Le poète était un mar­gi­nal, vivant volon­tai­re­ment aux marges du Spectacle, et lui déniant de ce fait toute espèce d’existence. Ni dieu ni maître en matière poé­tique, c'est-à-dire en matière de vie authen­tique. Car Kolatkar le savait bien lui – et cela trans­pire dans cha­cun des mots de ses poèmes – que la vie est un poème et non pas une fiction/​simulacre. Il ne faut pas se lais­ser trom­per par les appa­rences du contem­po­rain, ni par ses pré­ten­tions à construire « sa » réalité/​simulacre en mas­quant le réel pro­fond. Tout cela n’existe pas. Du reste, rien ou presque n’existe, sinon ce trait minus­cule pré­sent en chaque élé­ment de tout et à chaque ins­tant : le Poème. Nous sommes des par­ti­cules élé­men­taires, oui ; mais ces par­ti­cules élé­men­taires sont celles du Poème. C’est pour n’avoir pas com­pris la pro­fon­deur de ce fait qu’un Houellebecq déprime mégot après mégot. Et pro­duit des « poé­sies » qui n’ont d’ailleurs rien à envier à ses mégots.

Pourtant, tout est dans le regard.
C’est d’ailleurs le sens même de la poé­sie de Kolatkar : le regard.
On com­prend mieux pour­quoi Kolatkar et Ginsberg furent amis.

Le regard… Durant quinze ans, le poète s’est ins­tal­lé à la même table d’angle d’un café de Kala Ghoda, face à un car­re­four. Kala Ghoda, le quar­tier et l’île his­to­rique de Bombay, deve­nu une sorte de quar­tier des artistes. Mais aus­si le lieu de vie de cen­taines de mil­liers d’êtres humains enga­gés dans le théâtre du quo­ti­dien. Et de ce quo­ti­dien, de cet « ordi­naire », Kolatkar fait poème, ain­si que l’alchimiste fait avec la matière. C’est bien cette der­nière que le poète indien spi­ri­tua­lise. Cet acte simple, celui d’ouvrir ce quar­tier au tout et à l’universel suf­fit, sur le plan poli­tique, à nier l’esprit atro­phié de ceux qui, en cette par­tie de l’Inde, ont vou­lu et veulent que Bombay soit Mumbai. La bêtise humaine n’a pas de cou­leur.

Quant à la poé­sie, elle ouvre ce regard :

 

Descendant
au plus pro­fond d’eux-mêmes,
coquilles d’oeufs et fleurs mortes,
 

feuilles sèches et écorces de melons,
capotes et bouts de pain,
os de pou­let et éplu­chures
 

libèrent enfin leur essence,
exsudent le vin
des choses vaines, expriment
 

un nec­tar de grâce
qui inonde
les cre­vasses de ses talons,
 

lèche la plante
et la voûte de ses pieds,
oint
 

la peau cal­leuse
et s’élève
entre ses orteils.
 

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