> Kàroly FELLINGER : Bétonnière ivre

Kàroly FELLINGER : Bétonnière ivre

Par | 2018-02-22T07:48:14+00:00 22 janvier 2016|Catégories : Critiques|

 

Un homme qui frappe du pied sur un caillou peut sim­ple­ment voir rou­ler le caillou sur un che­min sté­rile. Mais, s’il vit en poé­sie, comme semble vivre l’âpre et direct Kàroly Fellinger, il se pour­rait qu’il voie aus­si le caillou se trans­for­mer en comète venant de Dieu, ou des­ti­née à Dieu. Ou en œil de renard, ou en étoile vive. La Bétonnière est donc bien ivre, selon l’ordre d’un monde que Fellinger habite comme il peut, mais que sa poé­sie décons­truit et refait, inlas­sa­ble­ment.

Certes, un mal de vivre s’exprime, ici. Mais il ne fau­drait pas le majo­rer. Une énorme espé­rance habite, aus­si, cette œuvre, qu’un quin­qua­gé­naire déjà pro­lixe offre enfin au public, grâce aux tra­duc­tions magni­fiques de Károly Sandor Pallai.

Il faut du cran, pour tra­duire des poèmes du hon­grois. Cette langue com­plexe est habile à pro­duire des concré­tions lexi­cales. Un mot dévore un autre mot, pour n’en for­mer qu’un seul : neuf et pur. Ce pro­cé­dé, par « agglu­ti­na­tion », exige, du tra­duc­teur, une mai­trise sou­ve­raine de notre langue ration­nelle, car, si tout semble pos­sible, en hon­grois, tout ne s’y pro­duit pas pour autant. Il reste qu’une sorte de soli­tude peut habi­ter le poète hon­grois. Chacun parle sa propre langue, dans ce pays, et d’autant plus s’il est poète, et plus encore si, comme Fellinger, il vit en dia­spo­ra.

J’ai par­lé de soli­tude et de mal de vivre.

Pourtant, l’œuvre vrai­ment excep­tion­nelle de Károlyi Fellinger, que les cou­ra­geuses Éditions du Cygne mettent, enfin, à notre dis­po­si­tion, ne s’écarte pas d’un espoir bour­ru, voire revêche, lequel s’articule à la dimen­sion dia­lo­gique du poème. D’une part, chaque texte, qui pour­suit, sou­vent, la nar­ra­tion d’un petit épi­sode, offre, par son tis­su méta­pho­rique, des lec­tures plu­rielles. Un autre semble habi­ter le poème, pour vous signa­ler quelques pistes d’interprétations qui ne seraient pas frau­du­leuses. Mais un autre encore l’habite, en effet, et pour de bon, puisque un cer­tain « Jean » (János ?) inter­vient très sou­vent dans l’aventure de ce livre, comme pour répondre à un « Je » nar­ra­tif, qui s’exprime aus­si, ou pour répondre à quelques poèmes pro­no­mi­naux.

Quant au mal de vivre, il ne se résout pas, mais il s’éponge dans l’espérance jubi­la­toire d’un « Dieu » qui se révèle par des voies inat­ten­dues. Certes, on ne fait plus de la méta­phy­sique comme au temps où la terre était plate, ou comme au temps où un puis­sant hor­lo­ger agen­çait les rouages de l’univers. Károli Fellinger n’est d’ailleurs pas théo­lo­gien. Il ne s’inspire ni de la Genèse (quoique…) ni du tho­misme, ni de Voltaire. Il lance ses méta­phores et, c’est du trem­ble­ment du lan­gage qu’apparait la puis­sance de Dieu. Ou bien, ce serait par la force des images que se lais­se­raient connaitre les frac­tures d’un autre « Dieu », pour­tant le même.

Il est cer­tain que, peu­plé comme il est de ques­tions, de fan­tômes, de gestes simples et fami­liers, d’échappées oni­riques, de réflexions, par­fois, ce recueil inter­dit toute exé­gèse uni­voque. Il fuit la sim­pli­ci­té comme il fuit les expli­ca­tions, et figure bien, pour moi, en dépit de sa rela­tive min­ceur, une des plus grandes lec­tures de l’année 2015.

 

 

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