> Katerìna Iliopoùlou, “Monsieur T.”

Katerìna Iliopoùlou, “Monsieur T.”

Par | 2018-02-24T06:44:01+00:00 3 février 2013|Catégories : Critiques|

Les poèmes de Katerìna Iliopoùlou res­semblent à des tableaux sur­réa­listes. Le per­son­nage qui évo­lue sous nos yeux, Monsieur T., et l’univers qu’il tra­verse peuvent aus­si rap­pe­ler telle ou telle nou­velle de Gogol – Le Nez par exemple –, ou de Krzyzanowski – l’excellent texte inti­tu­lé La Superficine, dans lequel une chambre d’étudiant gran­dit au point de don­ner le ver­tige.
Katerìna Iliopoùlou nous pro­pose quelques jolies méta­mor­phoses. Ce Monsieur T. est à lui seul tout un monde.

 

   Réveil du matin

Monsieur T. chaque jour s'éveille dans un autre homme.
C'est pour­quoi il se lève si tôt.
Avant le jour.
Il monte les marches des ins­tants avec peine jusqu'à la salle de bains.
Commence à ôter les écailles de la nuit.
Les rues gla­cées, les jetées, les bancs,
les feuilles des arbres et les lacets des branches/​
les textes illi­sibles, les vierges san­gui­naires,
les nuées d'oiseaux.
Quand il se retrouve tout nu
il pose les yeux sur le miroir
comme on accroche un man­teau.
Mais au lieu des yeux il a deux pois­sons.
Étant doté d'une patience infi­nie
il laisse les yeux-pois­sons flot­ter libres dans le miroir.
Alors il vit le rêve le plus pur.
Le rêve de n'être per­sonne.
La soli­tude la plus pri­son­nière.
Les mots croi­sés entiè­re­ment noirs des grands fonds.
C'est ce qui donne à ses traits
ce qu'on nomme « pro­fon­deur ».
Ensuite ses yeux retrouvent leur place.
Le miroir pour eux est désor­mais plus fami­lier.
C'est ain­si qu'ils se recon­naissent.

 

Monsieur T. n’est pas le seul à subir de telles trans­for­ma­tions. Les rues qu’il arpente deviennent des rivières, des ser­pents ou des branches ; les draps dans les­quels il se couche, une mer vio­lente ; le citron­nier de son jar­din, un fauve…
Les ani­maux – pois­sons, oiseaux, tigres – sont nom­breux qui, sur sa route, déposent quelques mys­tères à élu­ci­der.

Un vol d’oiseaux de mer atter­rit à ses pieds.
Derrière eux en par­tant ils laissent un texte illi­sible.

 

Monsieur T. semble très seul cepen­dant. Il lui arrive d’envier le sort des galets qu’on ramasse et jette au loin. Ses gestes se font par­fois si lents et répé­ti­tifs qu’il se rap­proche sans doute du règne miné­ral.

 

Monsieur T. s’assied à son pia­no
et frappe obs­ti­né­ment une touche.
Et chaque fois que la touche blanche des­cend
le son est libé­ré dans la pièce
et se referme comme une tombe enter­rant toute chose en elle-même.

 

L’ouvrage est le cin­quième titre de la col­lec­tion Le fer & sa rouille de l’éditeur L’Oie de Cravan. C’est une jolie col­lec­tion de petits livres cou­sus main (dif­fu­sés en France par Les Belles-Lettres).

Quelques poèmes du recueil ont été publiés dans Recours au Poème (som­maire 8), au moment de leur paru­tion à Montréal. Ils sont à lire – ou à relire – ici :
https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/katerina-iliopoulou