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L’ Atelier des poètes (4)

Par |2018-10-22T14:19:19+00:00 30 mai 2014|Catégories : Blog|

Un de mes amis, authen­tique poète, s’indignait récem­ment auprès de moi, qu’un confrère se déclare sur les qua­trièmes de cou­ver­ture de ses recueils «  poète pro­fes­sion­nel »… Ce der­nier n’a pas dû lire les vers où Aragon,  il y a quelques décen­nies, se deman­dait «  com­ment peut-on mettre « poète » der­rière son nom dans l’annuaire des télé­phones ? » … Que faut-il entendre par ce qua­li­fi­ca­tif de «  poète pro­fes­sion­nel » ? Que l’on en tire un reve­nu ? Arthur Rimbaud,  qui a ven­du douze exem­plaires de «  Une sai­son en enfer » ne serait-il pas poète ? Je com­prends, bien sûr, le besoin de cer­tains,  qui ont consa­cré leur vie et leur talent, authen­tique d’ailleurs dans le cas cité,  à l’écriture et à la pro­mo­tion de la poé­sie, de se démar­quer des mil­liers et des mil­liers qui, sur la toile, s’auto-proclament d’autant plus «  poète » que leurs vers sont « sans rime ni rai­son », et qui, vic­times invo­lon­taires de Derrida, décons­truisent le sens sans avoir les outils pour le recons­truire. Celles et ceux-là  n’ont pas lu «  Les poètes du dimanche » où René-Guy Cadou les dépeint avec une ten­dresse gen­ti­ment moqueuse : «  Tu as près de soixante-dix ans et tu nais/​ A chaque bat­te­ment nou­veau de ton poignet/​ D’une rime sonore et guère originale/​ Comme tu en lisais à l’Ecole Normale ». Ils n’ont pas lu,  non plus, ces vers d’Aragon : «  Les mots sont des oiseaux tués ».

Car la ques­tion est bien celle, après avoir lu ce vers, de com­ment redon­ner des ailes aux mots. Et, à défaut d’avoir un Certificat d’Aptitude Professionnelle en poé­sie, cela sup­pose du «  métier » ; S’il est vrai qu’un «  métier » est un ensemble de tech­niques et de savoir-faire, écrire de la poé­sie est, certes,  un « métier » d’artisan, que l’on apprend «  sur le tas », en auto­di­dacte, en com­men­çant par lire toutes celles et ceux qui nous ont pré­cé­dé ;  car il est évident, selon moi, que si les gens savaient lire, ils écri­raient moins.  Quant au talent,  lais­sez  aux autres,  aux édi­teurs, aux cri­tiques, aux lec­teurs enfin, le rôle de vous en recon­naître éven­tuel­le­ment et de vous recon­naître,  donc, comme poète. Il est de bons et de mau­vais ouvriers et tout le monde ne peut pas être, selon le mot de Claude Nougaro «  ouvrier dans l’usine à Beauté ». Après tout, Jean Cocteau n’a-t-il pas écrit : «  Je ne sais lequel des deux est le plus poète, de celui qui écrit ou de celui qui lit ».

Editeurs et cri­tiques,  ces «  pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion », sont plus que jamais néces­saires,  dans ce monde vir­tuel où n’importe qui peut écrire à peu près n’importe quoi en l’affublant du titre de «  poé­sie ». Internet et les avan­cées tech­no­lo­giques de l’édition, en démul­ti­pliant la pos­si­bi­li­té qu’un auteur a de dif­fu­ser ses écrits, ont  ren­for­cé la néces­si­té impé­rieuse qu’il y ait des média­teurs,  édi­teurs, cri­tiques, chro­ni­queurs et libraires,  pour éta­blir quelque tri,  selon des cri­tères qui leur sont propres et pour tout dire leur goût. Sont-ce des pro­fes­sion­nels ? Des ama­teurs pas­sion­nés, en tout cas … De même que sont des «  pro­fes­sion­nels » et «  ama­teurs éclai­rés » ceux qui siègent à la Commission Poésie du Centre National du Livre. Certes,  l’esprit fran­çais trou­ve­ra tou­jours à redire contre ceux, édi­teurs, poètes, cri­tiques, libraires y sié­geant, qui prennent de leur temps pour lire les pro­jets et déci­der de ceux qui méritent d’être aidés ; au moins ont-ils une légi­ti­mi­té que n’aura jamais «  l’administration ».

Selon que l’on est opti­miste ou pes­si­miste, on peut se louer ou se plaindre qu’il y ait des cen­taines de revues et de struc­tures édi­to­riales en France qui sou­tiennent une poé­sie vivante et qu’il en meurt chaque année autant qu’il en nait ; Kaléidoscope qui est une richesse mais épar­pille­ment qui nuit à une dif­fu­sion effi­cace, dans une chaine du livre de plus en plus indus­tria­li­sée. Certes, le fait que chaque diacre d’une cha­pelle de poé­sie, et Dieu sait com­bien il y en a, soit per­sua­dé que la sienne détient une vraie relique de la lyre d’Orphée a un aspect pué­ril mais, en même temps, que de dévoue­ment, que de pas­sion, que d’abnégation pour jouer ce rôle de pas­seurs ; des ama­teurs, oui bien sûr, dans la meilleure accep­tion de ce terme, mais que serait deve­nue, sans eux,  la poé­sie que tant de « grands » édi­teurs ont aban­don­née sous pré­texte qu’elle ne serait pas ren­table.

Amateurs, encore, celles et ceux qui, en ce prin­temps, à Loctudy,  accrochent des poèmes à cueillir aux branches des arbres ou accueillent à Berck sur Mer des «  poètes en cam­pagne ». Mais lisent-ils tous, ces poètes «  pro­fes­sion­nels » ou «  ama­teurs » ? Pas assez, si l’on en juge par les tirages déses­pé­ré­ment bas des recueils qui atteignent rare­ment en exem­plaires ven­dus   le nombre de poètes réfé­ren­cés en tant que tels à la Société des Gens de Lettres (1300).  Les poètes, «  pro­fes­sion­nels » ou «  ama­teurs »  ne liraient-ils pas leurs confrères contem­po­rains ?  

Oui, lisez les poètes « vivants »,  car le temps est cruel. Jean-Luc Maxence, dans son «  Au tour­nant du siècle, regard cri­tique sur la poé­sie fran­çaise contem­po­raine » le rap­pelle : «  le temps redis­tri­bue­ra les cartes espiègles des des­tins. Il ren­dra hom­mage à l’intelligence, à l’imagination, au rai­son­ne­ment. Il décré­te­ra, comme tou­jours, la revanche du talent, sur l’orgueil, la van­tar­dise, la mon­da­ni­té, le dan­dysme, voire l’imposture. Il décan­te­ra le cœur de l’œuvre. Les accrocs au pla­giat seront vite oubliés,  les publi­cistes inté­res­sés et les clowns intem­pes­tifs remis à leur juste place déri­soire ».

Oui, lisez, en  ayant en tête cette phrase de Guy Debord : «  Pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire,  il faut savoir vivre ». Car la poé­sie n’est-elle pas, d’abord et avant tout, une manière de vivre ? « Une manière de se tenir, debout, avec élé­gance, sous le ciel », comme le rap­pelle un dis­cret poète contem­po­rain ! Soyez surs, que si, en plus, vous écri­vez, cela lais­se­ra quelques traces sur la neige du temps.

Que la poé­sie vous garde….   

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