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L’ ETE

Par |2018-08-15T11:39:06+00:00 16 février 2013|Catégories : Blog|

 

 

Je vois dans ta voix les lignes de ta main.

Je vois un monde à tra­vers les mailles dun filet de pêcheur. Tu me parles avec un coquillage au bout d'une ficelle.
Je bran­dis contre la nuit un lucide cou­teau.
Le ciel est clair mais vide vide vide

Lumière Lumière tu as tué la lumière. L'encre des mots l'a rete­nue. Ta voix dit tout.
Lumière tu m'as trom­pé. Le rouge était caché sous la gri­saille. Toutes les cou­leurs m'ont abu­sé.

Je ne veux que ta voix de sable, mon che­vet.

Lumière, Lumière, laisse la nuit épaisse à sa noir­ceur pre­mière. Ne fais pas honte à ma colère. Laisse le feu léger aux  brin­dilles.
Lumière, Lumière, tu me sui­vais par­tout. De l'hiver à l'automne, tu inon­dais les che­mins fourbes où l'amour aveugle criait son mal­heur.

Je marche les yeux clos sur une grève où vient mou­rir ma guerre. Sans toi, je ne suis jamais que moi-même.

Les anges ont fui la grande lumière. Ils pré­fèrent la rage dans mon regard. Las de voler dans l'éternelle nuit ils viennent dor­mir sur mes genoux. Tout les effraie et les affame. Tant le froid céleste que le foyer des chau­mières. Ce sont mes enfants et je leur fre­donne une romance gitane.

Nous avons bu le thé noir à pro­fu­sion. Le cuivre a sif­flé son chant vert. Ta voix pas­sée dans le tamis brû­lant de l'hiver
je l'entends encore dans la rumeur d'une gare. Je ne sais plus si je pars ou si j'arrive.
Ta voix s'en est allée dans l'été. Ta voix dans le bleu impla­cable, ta voix…
Un arbre défeuillé sans bruit, un che­min mort d'ennui, un ravin des­sé­ché, un mât gémis­sant sur l'océan, tout se noue dans ta voix jamais décou­ra­gée, tout devient bruit en moi comme en un puits.
Dit-elle oui à ce qui reste ? Dit-elle non à la peur ? En a-t-elle les ailes ? Parle-t-elle à jamais enrouée de m'avoir trop par­lé ?

Il y avait des oies sau­vages, des chants ter­ri­ble­ment beaux.
Ta voix vibrait dans une toile de Van Gogh. Elle embras­sait les champs de blé et criait avec les cor­beaux.
Ta voix m'est une aube caresse ou mor­sure. Elle a four­ré son sel noir dans mon pain blanc. Mais je ne veux pas croire qu'elle déchante. Je sais qu'elle s'accroche aux mousses, aux lichens, à la gar­rigue où les ronces sont reines, à un arbre jaune en hiver.

Ta voix jamais ne sonne l'hallali. Elle bénit le tra­vail du temps cafard qui traine sa poutre par­fois se brise en éclats. Grésil puis neige elle fond, si humble s'en va en terre et le ver et l'herbe l'ont bu.
Le vent se lève-t-il, c'est ta voix que je devine. Des grillons gris crient dans la nuit. Jaillit un jour haï où l'on mar­chande la vie.

Je reste sur la dune immo­bile, pro­té­gé par des char­dons. Je peux tout avoir sauf le bon­heur. La terre n'est donc plus du voyage avec nous. Je rêvais d'un peuple immense comme une mer. J'ai trou­vé un désert avec des murs.

Quelle est cette cla­meur ? Sont-ce des souffles d'ange ? Quelle est cette eupho­rie ? C'est notre amour qui vole. C'est ta voix, c'est ma vie…

Quand tu pro­nonces le nom de l'été, chaque fois c'est pareil, je vou­drais qu'il dure, je vou­drais avoir la fer­veur du guer­rier, rete­nir le mur­mure de la pierre et le cri du ruis­seau.
L'été me fait pleu­rer lorsque je pense à lui. Comme si c'était à moi de le por­ter ! Je l'ai tant atten­du comme un dû. Ici j'étais triste jadis. Je lisais des poètes et cachais un bateau de papier replié dans ma main.

Me voi­là main­te­nant sur la crête de l'oubli. L'ombre enva­hit les flancs de la mon­tagne. Elle s'allonge sous mon pas et me dédouble. Je finis par la rat­tra­per. je ne fais plus qu'un avec moi-même… Il y a des bêtes des­si­nées sur les parois de mon crâne. J'ai tant mar­ché que je suis épui­sé.

Assis sur les esca­lier d'une mai­son en ruine je t'attends. J'attends que tu mul­ti­plies mes sou­ve­nirs par cents et moi par mille pour faire un peuple puis un temple pour ce peuple puis un temple pour les bêtes. Tu n'as jamais vécu que dans des ruines. Je n'ai jamais eu d'autres temples que ton corps. Depuis long­temps sous un ciel ato­mique je n'ai croi­sé que des aèdes sans voix, des pro­phètes tar­difs vau­trés au bord de l'effroyable che­min qui ne mène nulle part.

C'est l'été. Il faut brû­ler les vieilles idoles qui hantent les faux poètes. Non, on ne voit plus que de loin ce qu'on voit. L'ancien monde avait sa beau­té cachée. Aujourd'hui, tout se montre et tout revient au même. Tout nous glisse des­sus comme le cra­chat de Dieu. A la fin je suis las de l'électricité. Quelqu'un peut-il éteindre la lumière un ins­tant, allu­mer une bou­gie à ton che­vet  afin que je puisse te contem­pler nue dans la nuit, que je touche terre, que je sente l'odeur de ta peau et que je m'enfouisse dans ton antre de chair ?
Ulysse reve­nu de tout à l'heure, je ne pars jamais. En pen­sée je creuse encore autour de toi, je creuse et je trouve la mer. Je n'ai pu por­ter la guerre autre­ment qu'en songe. J'étais mon pre­mier enne­mi. Je me suis accu­sé d'être un homme. Je me suis accu­sé d'être seul.

A sa façon, l'ombre est déjà de l'eau. L'eau est déjà la fleur, la fleur déjà le fruit. Il y déjà plus pro­fond qu'hier, sous la terre une idée de la volup­té.
Les fleurs d'ici ont la cou­leur de l'air. Je t'imagine abso­lu­ment fleur. A peine me suis-je fait de toi une idée que tu te dérobes au jour. Je me couche sur la terre cre­vas­sée. Je meurs de soif et pense à la mort. Je boi­rais les ruis­seaux, les rivières, la mer même si elle venait jusqu'à toi.
Tu vien­drais ici où per­sonne n'est jamais venu. Tu vien­drais comme si tu n'étais jamais par­tie, comme si cette ruine était notre châ­teau. Tu m'appellerais Milan et je dirais avec toi je veux voir ici le cycle com­plet des sai­sons.

L'été fut, l'été fuit… Le soleil mord la terre. Quelqu'un crie et réclame la pluie. Seules les bêtes res­tent lucides. Rien n'arrête l'hémorragie du temps. Les feux fixes n'y peuvent rien ni les neiges aux crânes chauves des mon­tagnes. L'espace défon­cé et le temps tor­tu­ré voi­là l'œuvre d'un homme livré à lui-même. La mort par­tout bat le rap­pel à grand ren­fort d'idées. La peur déploie son dra­peau blanc démo­cra­tique. Ai-je le droit d'être malade ou d'être fou ? Ai-je le droit de m'évader dans le soir et ne ren­trer qu'à l'aube les traits tirés, très fati­gué d'avoir mar­ché sur l'onde à Amsterdam ou à Venise ? Ai-je le droit de vivre dans un roman écrit sur un cahier fleu­ri à l'encre vio­lette, de mon­ter sur une col­line avec les fan­tômes copains de Cesare Pavese et de dor­mir dans un champ bleu et rose au-des­sus de la mer ?

Ta voix a déplié mon bateau de papier. Un feu loin­tain balaie la mer.

J'entends dans ta voix ma chance. Elle me berce cette nuit, cette nuit que l'été ravit. Tu peux trom­per le monde entier. Ta voix ne me trompe pas.

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