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Là-bas, de Etel Adnan

Par | 2018-02-22T11:42:59+00:00 4 décembre 2013|Catégories : Blog|

Désormais je ne fais plus un avec le monde

Etel Adnan

 

Etel Adnan donne avec Là-Bas un livre fort, livre que l’on peut sans doute aucun qua­li­fier de recueil de poé­sie (en forme de proses phi­lo­so­phiques). Un livre qui est sur­tout en dehors des genres, des­quels on se fiche un peu avouons-le, et ouvert sur l’autre, livre huma­niste – et même de matu­ri­té huma­niste. La poète dit cela très bien en 4e de cou­ver­ture :

« Que faire pour sor­tir du cercle de mort qui entoure le Moyen-Orient ? Née au Liban, ayant vécu prin­ci­pa­le­ment en Californie, ce pro­blème est tout sim­ple­ment la toile de fond de toute une vie. J’ai cru un moment que la solu­tion était révo­lu­tion­naire et mili­taire. Mais la guerre civile au Liban m’a convain­cue que les guerres font plus ajou­ter de nou­veaux mal­heurs que résoudre des conflits. J’ai com­men­cé à dési­rer la paix. La dési­rer for­te­ment. C’est alors que la ques­tion s’est posée : quelle paix ? Que va vou­loir dire cette paix ? J’ai com­pris que cette paix doit vou­loir dire : accep­ter l’autre. L’ennemi qui est deve­nu au cours du temps réa­li­té et mythe, corps et image. Dans ce cas par­ti­cu­lier cela vou­dra dire aller chez l’autre et le lais­ser venir, l’accueillir. Ultimement, en faire un ami. »

Nous nous sen­tons proches de cette vision pro­fon­dé­ment humaine, vision de la poète que nous publiions il y a peu dans nos pages.

C’est que Recours au Poème s’est fon­dé sur la volon­té de « ras­sem­bler ce qui est épars », et ce ne sont pas de vains mots en une époque triste où les dérè­gle­ments inté­rieurs conduisent des hommes – ces parts pour­tant diverses de l’unique humain – à s’entretuer ou s’entredéchirer pour… pour quoi déjà ? Souvent pour tout et son contraire (on croise ain­si des « inter­na­tio­na­listes » de gauche prêts à cas­ser des gueules pour convaincre de la néces­si­té de créer ici ou là des Etats natio­naux, ou bien des « natio­na­listes » sur­pre­nants tant ils uti­lisent à titre per­son­nel la mon­dia­li­sa­tion finan­cière. Que vou­lez-vous, c’est le bal des hypo­crites à tous les étages…), ou plus sim­ple­ment pour rien, ou si peu. Nous, nous ne cher­che­rons à convaincre per­sonne de rien. Nous savons (au sens de connaître), sim­ple­ment, que dans les sou­bas­se­ments invi­sibles de l’histoire réelle de la vie le Poème a déjà rem­por­té la par­tie.

Poètes, nous sommes des simples.

C’est fina­le­ment ce que je lis en fili­grane de la prose poé­tique d’Etel Adnan : le Poème est ici, et main­te­nant. Que la réa­li­té, celle qui vit sous nos yeux, soit ce que nous avons le plus de dif­fi­cul­tés à remar­quer, cela n’est plus à démon­trer.

Là-Bas com­porte une qua­ran­taine de textes por­tant tous ce même titre, ensemble « cou­pé » une seule fois, par ce texte inti­tu­lé « ici » :

 

 

C’est quoi ici ? : un lieu ou une idée, un cercle concen­tré dans l’œil de Dieu, l’ossature gelée d’une vague cos­mique, tran­si­toire, mau­dite ?

 

Ici, où la cha­leur apaise, quand le corps se rend avant que les sol­li­ci­ta­tions ne l’atteignent, et là-bas, où la tem­pé­ra­ture met le cer­veau en ébul­li­tion et le fait explo­ser subi­te­ment ; là est le point de non-retour.

 

 

Bien sûr, cet ouvrage porte en lui une phi­lo­so­phie, au sens de vision inté­rieure et per­son­nelle du monde, c’est pour­quoi il paraît dans cette col­lec­tion. Mais c’est bien de la vision d’une poète dont il s’agit, et d’une vision phi­lo­so­phique expri­mée par une poé­tique, et par les mots du Poème. Etel Adnan évoque le Moyen-Orient, les Etats-Unis, l’Egypte, la Syrie, le Liban…

Douleur par­tout, jus­tice nulle part.

Il y a cepen­dant bien de l’Espérance quand on com­prend ou sent, avec la poète, com­bien cha­cun change au cœur de ce tout qui change sans cesse ; com­bien les cer­ti­tudes d’hier paraissent par­fois, main­te­nant, bêtes.

Il faut se méfier des cer­ti­tudes.

Un livre de poé­sie, puis­sant et beau, tour­nant autour de cette belle ques­tion posée ou repo­sée par Etel Adnan :

« Toute chose pro­vient-elle d’une illu­sion ? ».

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