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Là-bas trois fois de François Xavier

Par | 2018-02-24T01:34:06+00:00 2 juin 2014|Catégories : Blog|

Une bonne par­tie de la poé­sie contem­po­raine est tra­ver­sée par la quête de ce lieu idéal que d'aucuns ima­ginent comme un lieu natal. Toute une vie n'est pas de trop pour cer­ner ce lieu qui, de poème en poème ou de prose en prose, est appro­ché. Je pense, en par­ti­cu­lier, à Yves Bonnefoy qui dans L'Arrière-Pays iden­ti­fie un arbre à cet ailleurs qu'il n'a jamais ces­sé de rêver, ce "vrai lieu" où s'opère une fusion alchi­mique puisque l'ici est dans l'ailleurs… Je pense aus­si à ce point où les contra­dic­tions s'abolissent, c'est André Breton qui écrit dans le Second mani­feste du sur­réa­lisme : "Tout porte à croire qu'il existe un cer­tain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le pas­sé et le futur, le com­mu­ni­cable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être per­çus contra­dic­toi­re­ment".

    C'est ce point, ce lieu que François Xavier s'acharne à retrou­ver dans son long poème "Là-bas trois fois". Poème qui ren­verse les conven­tions de l'écriture poé­tique puisqu'il est jus­ti­fié à droite d'une part (sauf dans la deuxième par­tie où toutes les jus­ti­fi­ca­tions sont pré­sentes) et que d'autre part, sou­vent, le vers (ou ce qui en tient lieu) com­mence par un signe de ponc­tua­tion, la plu­part du temps des points de sus­pen­sion… On a l'impression que ce dis­po­si­tif est la concré­ti­sa­tion de l'impossibilité de l'atteinte de ce lieu : comme si le flux poé­tique se heur­tait maté­riel­le­ment à un mur invi­sible qui oblige à aller à la ligne et laisse le poète hébé­té avant qu'il ne se risque à écrire un nou­veau vers… Comme s'il fal­lait à tout prix sym­bo­li­ser le néant (qui n'est qu'un embrouilla­mi­ni de notions tra­ver­sant l'esprit) duquel sur­gissent la poé­sie et le désert à tra­ver­ser pour atteindre ce là-bas qu'à trois reprises François Xavier tente de rejoindre : son poème n'est-il pas divi­sé en trois par­ties, en trois chants ? Rien n'est jamais acquis car le blanc troue le vers, le poème…

    Aspiration à un ailleurs et chant d'amour : les réso­nance bau­de­lai­riennes ne manquent pas. Cet ailleurs revêt des allures exo­tiques : pois­sons volants, coco­tiers, mer, cache­mire ; il ne faut pas alors être sur­pris par ces mots sor­tis dans le désordre de L'Invitation au voyage : "calme, luxe et volup­té"… Chant d'amour sym­bo­li­sé par cette elle énig­ma­tique, jamais nom­mée, au ventre tison, beau­té luxu­riante et "fille aus­si comme au pre­mier soir". Il y a une cohé­rence évi­dente dans l'œuvre de François Xavier puisque l'expression "dans l'œil du cyclone" qu'on peut lire page 17 fait réfé­rence à son roman publié en 2012. Le doute sai­sit par­fois le poète : "et si la boucle accepte le fer­moir du monde /​ sau­ra-t-on enfin que der­rière il n'y a rien ? /​ trois fois rien /​ juste… ça…". Il n'est alors pas éton­nant que le poème se ter­mine par ces vers : "ici, c'est main­te­nant /​ ici est l'ailleurs – là-bas, trois fois".