> La chance d’un autre jour d’Emmanuel Merle et Thierry Renard

La chance d’un autre jour d’Emmanuel Merle et Thierry Renard

Par |2018-08-20T23:09:44+00:00 15 février 2014|Catégories : Blog|

 

Ecrire à quatre mains

 

   Le genre annon­cé sur la cou­ver­ture a de quoi sur­prendre le lec­teur habi­tué aux genres lit­té­raires bien défi­nis. Il ne s'agit pas d'entre­tiens, mais d'une conver­sa­tion entre les deux auteurs du livre. Trois par­ties com­posent La Chance d'un autre jour : Paroles don­nées, Pièces déta­chées et La Chance d'un autre jour, suite de poèmes épis­to­laires qui donne son titre à l'ouvrage. Mais Thierry Renard l'affirme dès le début de la pre­mière par­tie : " Nous inven­tons un objet lit­té­raire non encore iden­ti­fié ", à quoi Emanuel Merle réponde par " conver­sa­tion en poé­sie ". L'ordre dans lequel ces trois par­ties ont été écrites n'est pas ici repris : il semble que tout soit né de l'échange de vers entre les deux poètes (la troi­sième par­tie), la pre­mière n'en étant que le com­men­taire…

    Emmanuel Merle s'explique sur sa pré­sence au monde et sa démarche,il s'agit pour lui de cap­ter la " réa­li­té rugueuse ". Pas d'élan roman­tique : " Il n'y a pas de roman­tisme dans la nature " écrit-il. Il s'agit de don­ner sens à cet exil que repré­sente cette pré­sence au monde et d'accepter la puis­sance radi­cale de la vie. Retenant ces mots, j'ai conscience d'appauvrir le dia­logue entre les deux écri­vains car c'est un dia­logue en recherche per­ma­nente, rien n'étant assé­né une fois pour toutes. Thierry Renard comme Emmanuel Merle parlent de leur enfance, de leur vie donc de leur évo­lu­tion. Écrire est un par­tage : " Je reste du côté des oppri­més " affirme Thierry Renard comme en écho à la réa­li­té rugueuse. Ces deux-là s'interrogent sur la poé­sie, sur le sens de leur vie à par­tir de la suite de poèmes qu'ils ont écrits et ils n'ont pas fini ! On découvre en pas­sant les goûts lit­té­raires de cha­cun : Yves Bonnefoy, Jim Harrisson, Baudelaire pour l'un, Camus, Pasolini, Duras, Senghor, Marx et Debord pour l'autre ; je laisse au lec­teur le soin de rendre à cha­cun ses pré­fé­rences ! Cette par­tie de la conver­sa­tion est d'un grand inté­rêt : il faut la lire atten­ti­ve­ment.

    La deuxième par­tie, Pièces déta­chées, semble rap­por­tée. Il s'agit de textes signés, poèmes ou proses, écrits indé­pen­dam­ment par Thierry Renard et Emmanuel Merle et publiés ici dans une par­faite alter­nance. Tous ces textes sont liés à un lieu, aux voyages des auteurs et révèlent leur façon d'écrire et leur façon d'aborder le monde. Ainsi, Thierry Renard a ces mots éclai­rants à pro­pos de Ravenne : " Ici, bien plus qu'en France, il y a des sou­rires et une dou­ceur de vivre – mal­gré la situa­tion de l'Europe, malade, sans nou­velle pers­pec­tive his­to­rique. Malgré la crise impo­sée. " On peut sen­tir une dif­fé­rence d'approche entre les deux auteurs : Thierry Renard tire du pay­sage ou du lieu des consi­dé­ra­tions géné­rales, voire uni­ver­selles sur le plan social, et même poli­tiques alors qu'Emmanuel Merle en tire des consi­dé­ra­tions plus intimes… même si elles ont aus­si une cer­taine forme d'universalité.

    La troi­sième par­tie est sans doute la plus ori­gi­nale. Cet échange de poèmes se fait au jour le jour, cha­cun réagit à sa façon au poème qu'il a reçu de son inter­lo­cu­teur. Mais s'ils ne sont pas signés, le lec­teur fami­lier de l'œuvre de l'un ou de l'autre poète recon­naî­tra ce qui est dû à cha­cun. Même le néo­phyte repé­re­ra deux grandes ten­dances : une plu­tôt poli­tique, panique, sen­suelle et une autre plu­tôt intro­ver­tie, méta­phy­sique et sou­cieuse d'accorder le corps et l'esprit au monde envi­ron­nant. Pour dire vite. Ainsi ne faut-il pas s'étonner de " retrou­ver "  dans le poème 92 le Thierry Renard de " Citoyen Robespierre " (paru en 2004) alors qu'on découvre (comme je l'ai fait) un Emmanuel Merle plus dis­cret, plus tour­né vers l'intériorité des poètes. De ce dia­logue conti­nu entre deux poètes dif­fé­rents naissent des ques­tions que ne cesse de se poser le lec­teur. Tout a-t-il déjà été dit ?  Ne res­te­rait-il que l'indicible ? Et qu'est alors cet indi­cible ? Sans doute quelque chose aux prises avec le réel, avec la vie ? Et le monde ne change-t-il pas, obli­geant le poète et le lec­teur à poser de nou­velles ques­tions ? .. " Toute lumière /​ est impro­non­çable… " dit l'un et l'autre lui répond : " C'est l'âme du monde, mon ami, /​ rugueuse et libre. " Poésie qui est culti­vée car elle n'arrête pas d'être tra­ver­sée par les poètes : Aragon, Ginsberg, Whitman, Apollinaire, Bousquet, Éluard…, mais aus­si Goya, Léo Ferré, Héraclite… Directement nom­més ou dont on recon­naît les échos des vers ou de la pen­sée…

    Alors, Claude Burgelin a bien rai­son de ter­mi­ner sa pré­face par ces lignes : " C'est à l'intime que ces mes­sages-poèmes s'adressent. C'est là qu'ils sont reçus. Et c'est ain­si un très beau texte sur l'amitié qui se com­pose sous nos yeux. "

 

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