> La dernière écriture du simplicié de M. Messagier

La dernière écriture du simplicié de M. Messagier

Par | 2018-02-18T00:33:13+00:00 4 août 2013|Catégories : Critiques|

Ce qui nous tue­ra tous, c’est que les arbres voyagent trop loin
de leur nais­sance pour être façon­nés

 

Matthieu Messagier s’est d’emblée ins­tal­lé dans le pay­sage poé­tique fran­çais, au tour­nant des années 1970, en publiant ses livres chez des édi­teurs répu­tés (Pauvert, Bourgois, Seghers). Son enga­ge­ment en poé­sie appa­raît alors aus­si quand il signe, en com­pa­gnie de Bulteau ou Bianu, entre autres,  le Manifeste élec­trique aux pau­pières de jupes (Le Soleil Noir). Une autre époque, plus ani­mée. Depuis, Messagier est l’auteur d’une œuvre consé­quente parue entre autres chez Flammarion et au Castor Astral. Une œuvre que son der­nier édi­teur pré­sente ain­si : « (…) une œuvre sin­gu­lière mar­quée par une syn­taxe bri­sée et un sens de la vitesse qui, décu­plant la force sonore du vers comme sa sou­plesse ryth­mique, pul­vé­rise l’immédiateté d’un sens uni­voque au pro­fit d’un kaléi­do­scope de sen­sa­tions ». Il est vrai que le rythme de la poé­sie de Messagier est sin­gu­lier, en par­ti­cu­lier si l’on sait que le poète vit et écrit iso­lé, dans un mou­lin, à l’écart du monde, depuis qu’il est contraint à l’immobilité. Il écrit cela dès le début :

 

No inter­net
iso­lé dans ma forêt
plus exac­te­ment dans la forêt à laquelle j’appartiens
le ruis­seau qui col­porte mes poèmes
pos­sède une sacrée force pour aller comme ça
envoû­ter la suf­fi­sance d’une époque gavée de
spi­ri­tua­li­tés erro­nées, mais
il revient, vite, le ruis­seau, en un fait il n’intervient
jamais
 

La poé­sie de Messagier ne dédaigne pas, on le voit, un voca­bu­laire ancré dans le contem­po­rain, la moder­ni­té, notam­ment quand il convoque le « sur­feur d’argent » pour faire la vais­selle. Ce n’est pas ce qui me frappe le plus, étant plus sen­sible à son rythme et à la force de nombre des apho­rismes émaillant sa poé­sie. Aphorismes vivant dans le corps même du poème :
 

Le voyage à dix mètres est le plus long du monde 
 

Matthieu Messagier vit sa poé­sie en com­pa­gnie d’Artaud, Jarry ou Rimbaud. C’est ce que l’on dit de lui depuis des années. Peut-être est-ce exact, je l’ignore. C’est pla­cer la barre haut. Sans doute à côté. Ne vit-il pas cette poé­sie dans un ailleurs beau­coup plus pro­fond que ce que peuvent dire des « réfé­rences » expri­mées et répé­tées ici et là, d’article en article ? Ainsi :
 

Les poutres du Moulin
Développent une éner­gie
Qui ne porte pas à figu­ra­tion
Et qu’il faut savoir aimer
Elle s’associe à la force spi­ri­tuelle de la forêt
Qui est sa jeu­nesse
 

Et cela ne suf­fit pas à oublier le manque de la ville. Car le poète est un exi­lé contraint. On dira que c’est le propre de tout poète. Sans doute. Dans le cas pré­sent, cet exil n’est pas théo­rique, loin de là, il est por­té par tout le corps du poète. Et la situa­tion n’empêche pas Messagier de regar­der le monde et de dire ou écrire ce qu’il en pense, s’opposant à tout ce qu’il per­çoit comme étant une forme de fas­cisme. Bien sûr, ces cri­tiques peuvent être dis­cu­tées mais cela ne pré­sente aucune impor­tance de fond. La poé­sie est contes­ta­tion par essence, elle n’a pas néces­sai­re­ment besoin d’entrer concrè­te­ment dans le poli­tique. Elle est cri­tique poli­tique par nature. Ce point de vue sera à son tour dis­cu­té, bien enten­du. Et alors ? Que l’on pense à un cer­tain Aragon, ou à la « poé­sie » réa­liste socia­liste… Ce n’est pas le cœur de la poé­sie de Messagier, une poé­sie plu­tôt vécue comme rituel d’ordonnancement du monde. On ne vit pas au cœur d’une forêt pour rien. On res­sent cela dans La der­nière écri­ture du sim­pli­cié mais aus­si dans cet ensemble de chants ponc­tuant le recueil, Les dix-sept bras du silence de novembre :

 

Maintenant que le ciel a bri­sé
Les cartes délé­tères encore
Plus long­temps le jour
Et mille fois vous êtes.
Languir soit qu’un petit peu
Règne de mille feux.
Puis des abîmes rési­duels
Ne sub­siste que l’empreinte du mor­tel
Le médi­ca­ment dor­mi­ra mieux les jambes vers le sud.
Le ciel était cou­leur de moelle
Au loin les Français flan­chaient.
 

Et la poé­sie de Messagier ne manque par d’un cer­tain humour quand le recueil se ponc­tue par ce vers :
 

Etre Justin Bieber ou rien.

 

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