> La Doublure de Raymond Roussel

La Doublure de Raymond Roussel

Par |2018-08-18T08:23:09+00:00 17 mai 2013|Catégories : Critiques|

DES ALEXANDRINS POUR UN ROMAN

 

    Raymond Roussel fait par­tie de cette nou­velle caté­go­rie d'écrivains mau­dits : sou­vent cités, entou­rés d'un cer­tain renom, mais fina­le­ment peu lus. Aussi faut-il se réjouir de la réédi­tion de son pre­mier ouvrage, La Doublure, dans une  col­lec­tion grand public à prix abor­dable. La Doublure n'est pas n'importe laquelle de ses œuvres et il fal­lait du cou­rage à l'éditeur (et au direc­teur de col­lec­tion) pour pro­po­ser aux lec­teurs d'aujourd'hui (dont on sait l'amour qu'ils portent à la poé­sie) un roman écrit en alexan­drins.

    Peut-être Roussel souffre-t-il d'une répu­ta­tion d'écrivain abs­cons et de l'adulation des sur­réa­listes – André Breton en disait qu'il était "le plus grand magné­ti­seur des temps modernes"… – alors que la façon d'écrire de Roussel est à l'opposé du sur­réa­lisme. D'ailleurs La Doublure est un roman alors que ce genre lit­té­raire avait été condam­né par  Breton lui-même, et l'alexandrin comme la rime n'ont pas les pré­fé­rences des sur­réa­listes (Breton, tou­jours lui, n'ira-t-il pas jusqu'à écrire, dans le pre­mier Manifeste du sur­réa­lisme : "Hugo est sur­réa­liste quand il n'est pas bête".)

    Les lec­tures les plus cou­rantes de l'œuvre de Raymond Roussel n'ont pas faci­li­té l'accès à celle-ci : la per­son­na­li­té excen­trique, le côté dan­dy, mis en lumière par cer­tains cri­tiques, ont plus occul­té que révé­lé l'originalité de son écri­ture.  De même, les "secrets de fabri­ca­tion" révé­lés dans Comment j'ai écrit cer­tains de mes livres (1935) ont éloi­gné de la lettre-même de La Doublure ; ain­si cette "sen­sa­tion de gloire uni­ver­selle" dont parle Roussel et l'insuccès du livre ont-ils contri­bué à une lec­ture pares­seuse du livre. Ou, pour dire les choses autre­ment et abrup­te­ment, le bio­gra­phique et la légende ont per­mis de contour­ner la dif­fi­cul­té de lec­ture du texte.

   Reste un roman en vers, ce qui est bizarre ou incon­gru pour un lec­teur d'aujourd'hui alors que ce n'était pas "une rare­té abso­lue" à l'époque où La Doublure fut publiée (1897). Et qui plus est, en alexan­drins : qui se sou­vient encore que le poème d'Alexandre du Bernay (aus­si nom­mé Alexandre de Paris), Li romans d'Alexandre, marque l'apparition du dodé­ca­syl­labe (qu'on dési­gne­ra ulté­rieu­re­ment par le terme alexan­drin du fait de son ori­gine) dans la lit­té­ra­ture fran­çaise ? Poème nar­ra­tif et épique qui, par cer­tains aspects, peut faire pen­ser au roman. Mais qui lit encore de nos jours Li romans d'Alexandre ? Le lec­teur qui ouvre La Doublure est donc néces­sai­re­ment dépay­sé…

    L'intérêt de La Doublure ne réside pas dans son intrigue qui se réduit à peu de chose : Gaspard Lenoir est un comé­dien de second ordre, une "dou­blure" ; il a une maî­tresse, Roberte, avec qui il va par­tir de manière pré­ci­pi­tée, pour se chan­ger les idées, au car­na­val de Nice. Mais tout cela fini­ra mal, Roberte le quit­te­ra et il fini­ra comé­dien de der­nier ordre dans un théâtre ambu­lant à la fête foraine de Neuilly… À noter que le troi­sième cha­pitre, consa­cré au car­na­val pro­pre­ment dit, qui se divise (de manière très ciné­ma­to­gra­phique) en deux par­ties (une immer­sion des deux héros dans la foule mas­quée et sa des­crip­tion ad hoc, puis une vue plon­geante sur le même car­na­val depuis un bal­con où se retrouvent par le plus grand des hasards les deux amou­reux) est le plus long du roman qui en compte six : 110 pages sur 176 dans cette édi­tion, soit plus de 60% du volume… Il ne se trouve pas non plus dans la qua­li­té de l'aspect le plus appa­rent de l'écriture de ce roman : l'alexandrin. S'il y a un réel tra­vail sur le vers (absence de césure à l'hémistiche, enjam­be­ment sys­té­ma­tique, l'ensemble reste labo­rieux et donne l'impression d'une prose décou­pée, de manière for­cée, en dodé­ca­syl­labes. Les répé­ti­tions abondent, le vers est par­fois che­villé comme avec cette expres­sion mal­adroite : "Avec, pour­tant, pas mal trop de place, du coin". Et la rime est lourde (ain­si avec ces deux vers où Roussel sombre dans la redon­dance en esti­mant utile (?) d'expliquer un calem­bour : " … Je suis chauve hein ? /​ Pour faire un calem­bour avec le mot chau­vin". On pour­ra objec­ter que cela ren­voie au réel décrit, mais on n'y croit pas… Alors d'où vient l'intérêt de ce roman ?

    Tout d'abord de la des­crip­tion du  car­na­val. Elle est bien sûr savou­reuse et bur­lesque comme le dit la qua­trième de cou­ver­ture, mais elle offre un autre inté­rêt. Lisant ce cha­pitre, on ne peut s'empêcher de pen­ser aux bac­cha­nales par la réfé­rence (certes loin­taine) aux licences sexuelles de ces fêtes antiques : ici, Roberte subit à plu­sieurs reprises les avances de "car­na­va­leux", avances certes "poli­cées" (demande en mariage, décla­ra­tion d'amour…) mais sur le mode de la déri­sion qui ne dis­si­mule pas tota­le­ment la paillar­dise ou la gri­voi­se­rie… Comme on ne peut s'empêcher de pen­ser aux satur­nales par l'inversion de l'ordre hié­rar­chique : le masque met tout le monde sur le même plan. Comme, encore, on ne peut s'empêcher de pen­ser à la fête médié­vale de la messe des fous. Le car­na­val appa­raît alors comme un exu­toire tem­po­raire per­met­tant de sup­por­ter contraintes et pou­voirs le reste de l'année…

    Raymond Roussel sait aus­si faire preuve d'humour. Ainsi avec ce pas­sage du début (repris en écho dans les der­nières pages) : la dif­fi­cul­té pour Gaspard de remettre son épée dans le four­reau. Faut-il y voir une allu­sion gri­voise tant le sym­bole phal­lique est fort ? Autre trait d'humour (non vou­lu par l'auteur, mais pour le lec­teur d'aujourd'hui…) avec la "tirade" sur le fumeur (pp 127-128).  Par exemple…

    Mais sur­tout, La Doublure semble annon­cer une lit­té­ra­ture plus proche des lec­teurs contem­po­rains. La manière énu­mé­ra­tive de Roussel, sa volon­té d'épuiser la des­crip­tion font pen­ser au nou­veau roman, aux poèmes en liste… De même, cette contrainte qu'il se donne d'écrire en alexan­drins n'est pas sans rap­pe­ler celles de l'Oulipo ; en par­ti­cu­lier, La Doublure n'est pas sans rap­port avec le roman lipo­gram­ma­tique de Georges Pérec, La Disparition, dans lequel ce der­nier avait déci­dé d'éliminer sys­té­ma­ti­que­ment la lettre e, donc d'écarter tous les mots la conte­nant. Les deux contraintes sont certes dif­fé­rentes, mais il y a une même volon­té de prin­cipe à la base de la fic­tion.

    Aussi étrange et para­doxal que cela puisse paraître, La Doublure (paru à compte d'auteur en 1897 !) n'avait jamais été réédi­té en volume… C'est donc une occa­sion unique pour le plus grand nombre de pou­voir enfin lire ce livre et d'en décou­vrir l'originalité. Il paraî­tra sans doute ana­chro­nique au pre­mier abord. Mais il est moderne dans la mesure où il per­met de revi­si­ter l'histoire de la lit­té­ra­ture fran­çaise et par les réfé­rences – sans doute invo­lon­taires – qu'on peut y trou­ver. Mais n'est-ce pas le propre de tout livre d'échapper à la volon­té de son auteur ?

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