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LA GRANDE NUIT D’AJAX

Par |2018-10-15T23:33:50+00:00 30 janvier 2014|Catégories : Blog|

 

Toute la nuit à entendre les ambu­lances pas­sant à toute allure
vou­lant sau­ver à coups de stri­dences élec­triques
ton amour bles­sé, dont tu ne sais
qu’ il est déjà mort.

Nuit rem­plie de hur­le­ments et de vert
poi­son d’ arai­gnée. Et pas­sant par des­sus sa couche lasse
les saints mar­tyrs à che­val embras­sés, les sabots lais­sant
des marques pro­fondes sur sa haute sta­ture, qu’ emplissent de vin
les petites liba­tions au drap blanc qui depuis trois jours la
      recouvrent, comme
pour ta mère autre­fois. Aucun ami. Et ce tau­reau amou­reux de la
      lune
qui t’ accom­pa­gnait hale­tant dans les oran­ge­raies quand tu lui
      nar­rais tes mal­heurs enfant
dans ton errance impi­toyable ce soir, ne vien­dra pas.

Nuit plus angois­sée que les autres, ton air tout entier sent
      l’ égoïsme mis à mort, et des cou­teaux
dans leur joie exci­tée coupent des tranches de tes ténèbres, nuit
plante sar­co­phage dans le cer­veau, avec cette pluie sour­noise des
      alcoo­liques titu­bant sur la route qui te colle au dos comme une
      deuxième
peau et toi per­du pour tou­jours
dans les ravi­ne­ments de la mémoire, qui égorges des agneaux et
       les appelles Thanàssis,
Andrèas ou Yòrgos, qui portes en dan­sant leur peau  —dans la
       lumière froide de l’aube qui suit
tu mor­dras de honte le brouillard, à grandes bou­chées de
       déses­poir tu rem­pli­ras ta bouche en cher­chant ta perte, mon
       Dieu
com­ment un amour ache­vé devient pré­sence impé­rieuse tan­dis
       que te percent la poi­trine
les aiguilles de tous les pins san­glantes
comme de ton épée la pointe sal­va­trice.
« Étrange », répé­tais-tu à haute voix toute la nuit, enten­dant pas­ser
        les ambu­lances, « étrange,
com­ment a-t-il pu grim­per, ce tau­reau, sur les rem­parts d’ en
        face ? »

 

 

Traduction de Michel Volkovitch
 

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