> La mémoire du cœur, de G. Goffette

La mémoire du cœur, de G. Goffette

Par | 2018-02-24T01:28:37+00:00 14 avril 2013|Catégories : Critiques|

Écrire des chro­niques ou des notes de lec­ture est une acti­vi­té peu gra­ti­fiante. Je ne parle pas de ces articles de com­plai­sance ou dithy­ram­biques qui attendent le ren­voi de  l'ascenseur ou de ces pla­giats de pigistes pares­seux qui se contentent de reco­pier la qua­trième de cou­ver­ture des livres qu'ils chro­niquent dans des revues aux pages gla­cées… Non, je parle de ces articles cou­ra­geux qui veulent atti­rer l'attention sur un livre ou un auteur digne d'intérêt, de ces articles qui pré­tendent éclai­rer un peu ce qui est obs­cur, de ces articles qui disent l'amour de la lit­té­ra­ture que le chro­ni­queur veut par­ta­ger avec son lec­teur… Mais tout cela est éphé­mère, encore plus que le livre désor­mais sou­mis au rythme des sai­sons. Notes et chro­niques accèdent très rare­ment à une seconde vie, très rare­ment elles sont regrou­pées en volume. Je me sou­viens avec émo­tion de deux de ces livres (deux ouvrages très dif­fé­rents par l'approche et les auteurs pré­sen­tés) : L'Émotion concrète de Claude Adelen 1 et Chroniques douces-amères 2 du regret­té Jean Rivet. Il me faut main­te­nant ajou­ter La Mémoire du cœur de Guy Goffette.

    Avec ce der­nier, pas de théo­rie de la lit­té­ra­ture ou de la poé­sie à illus­trer par les exemples des livres pré­sen­tés, pas de grille de lec­ture psy­cha­na­ly­tique, socio­lo­gique ou autre… Mais seule­ment (et c'est beau­coup) une lec­ture atten­tive, au plus près de l'écriture de l'auteur (les cita­tions abondent et sont par­fois longues) et impré­gnée de cet amour dont je par­lais plus haut. C'est dire que Guy Goffette n'exige pas de ses lec­teurs la maî­trise d'un savoir théo­rique ou métho­do­lo­gique : il écrit pour le plus grand nombre qui veut bien se don­ner la peine de lire, vrai­ment lire, tout du moins pour un lec­teur aver­ti et curieux…

    La Mémoire du cœur est divi­sé en deux par­ties ; la pre­mière inti­tu­lée Les Vieux amis, regroupe pré­faces, chro­niques et même une confé­rence, deux inédits et le texte d'une pla­quette parue en 2006, la seconde, Les bon­heurs du jour, des notes de lec­ture publiées dans divers pério­diques (essen­tiel­le­ment la Nouvelle Revue Française) et un inédit…

    Goffette relève dans ce qu'il lit ce qui le touche et il rebon­dit par l'écriture. Il essaie d'y voir clair -pour lui mais aus­si pour ceux qui le liront- tout en res­tant enra­ci­né dans ce qu'il sait inti­me­ment, à savoir que la mort est iné­luc­table et que vivre est à la fois un bon­heur et une épreuve. Il ne manque pas d'émailler ses chro­niques et ses pré­faces d'éléments de bio­gra­phie comme s'il fal­lait aus­si faire connaître l'homme der­rière l'écrivain et pas seule­ment le livre. L'écriture de Guy Goffette est char­nelle : c'est la vie qu'il inter­roge et qu'il retrouve pour com­prendre ce qui pousse un homme à écrire. Il sait faire pas­ser l'émotion et le lec­teur se sent alors frère de Goffette et de ses auteurs d'élection.

    Mais Guy Goffette s'engage aus­si dans ce qu'il écrit et il prend des risques. Ainsi avec Rimbaud à pro­pos de qui il se montre ico­no­claste tout en répé­tant son admi­ra­tion : "La dose de mau­vaise foi qu'il fau­drait quand même pour nier la chance qu'a eue Rimbaud d'être pho­to­gé­nique ? Eût-il été dis­gra­cieux, mal fait, qui peut assu­rer que la dif­fu­sion de son œuvre, si intrin­sè­que­ment géniale, n'en aurait pas souf­fert, qui ?". Voilà qui rela­ti­vise ce que pro­clame urbi et orbi la pos­té­ri­té… Ainsi quand il parle de Claudel : "Lisez Claudel main­te­nant qu'il n'est plus, vous y trou­ve­rez tou­jours, croyants ou non, « une rose d'un rouge si fort qu'elle tache l'âme comme du vin»". Mais quand il remarque que le vers clau­dé­lien a par­fois onze, treize, voire dix-huit pieds, il oublie de dire qu'on a la même chose chez Aragon ( qu'il place par ailleurs dans sa Bibliothèque idéale). Mais le lec­teur com­prend alors qu'il peut réunir celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas dans le même amour de la poé­sie. Et l'on com­prend aus­si que les deux poètes aient fini par s'estimer… après les ama­bi­li­tés échan­gées en 1925 !

    Ces chro­niques, pré­faces, notes et autres sont écrites de manière remar­quable ; Guy Goffette joue d'une écri­ture "qui écorche la peau du cœur et celle des mots, comme cette fichue ten­dresse de bête aux abois, que vou­lez-vous, qui fait mal au cœur, faute de ces belles tour­nures lit­té­raires qui la feraient pas­ser comme une lettre à la poste". Et fort jus­te­ment, Goffette ne trouve pas mieux, pour dire ce qu'il pense de cer­tains livres, que de créer à son tour un texte qui prend une allure lit­té­raire, de créer sa forme qui peut aller jusqu'au jour­nal. Même la nécro­lo­gie qui est par excel­lence texte de cir­cons­tance devient autre chose sous sa plume tant il mêle sou­ve­nirs per­son­nels et frag­ments bio­gra­phiques… C'est peut-être dans la chro­nique consa­crée à Achille Chavée (immense poète scan­da­leu­se­ment mécon­nu de nos jours) qu'on trouve les rai­sons de l'écriture de Guy Goffette. Pour par­ler de Chavée, il affirme "L'homme est son ter­reau…". C'est vrai pour Chavée qui alla jusqu'à s'engager dans les Brigades inter­na­tio­nales en Espagne. Mais c'est vrai éga­le­ment pour Goffette : par­lant des livres et des auteurs, il n'oublie jamais que l'homme est son ter­reau et c'est pour cela qu'il parle si bien des romans, des poèmes, des apho­rismes et c'est pour cela qu'on l'entend si bien. Les notes de lec­ture sont for­cé­ment plus courtes mais on y trouve les mêmes qua­li­tés d'écriture, et la même approche à la fois exi­geante et huma­niste…

    Ce recueil est plus qu'une simple com­pi­la­tion de textes épars. C'est, à sa façon, un manuel de lit­té­ra­ture contem­po­raine, du moins une ébauche parce qu'incomplet bien évi­dem­ment, mal­gré la der­nière par­tie inti­tu­lée Ma biblio­thèque idéale… Il peut aus­si être lu comme une intro­duc­tion à la cri­tique lit­té­raire. Et quoi d'autre encore ?

Notes.

1. Claude Adelen, L'Émotion concrète. Éditions Comp'Act, 2004.

2. Jean Rivet, Chroniques douces-amères, Le Manuscrit édi­teur, 2010.