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La Mer devrait suffire

Par |2018-10-19T04:39:14+00:00 21 mai 2015|Catégories : Blog|

 

Extraits du recueil La Mer devrait suf­fire (édi­tions Henry, 2014)

 

 

pas­sa­gère

la lune roule dans le ciel
tu as lais­sé une pomme tom­ber de ton sac
tu as lais­sé un enfant pous­ser sur ton dos

ta démarche se ralen­tit
tu peines à fran­chir les tour­ni­quets du métro
une pomme roule au bas de l’escalier
et se trans­forme en lune
dans le cani­veau

en pupilles noires
dans ton dos

tu peines à tra­ver­ser la jour­née
tout pèse lourd
l’éternité s’est enrayée

c’était donc ça 
toutes ces his­toires
de lunes de pommes et d’enfants

 

 

huma­ni­té

cer­taines per­sonnes par­fois
plai­santent le same­di
et se pendent le dimanche

appa­rem­ment mon âme
on peut vou­loir rire
et mou­rir en même temps

et moi je n’arrive pas
à com­prendre

 

 

 

Sylvia Plath

Sylvia tu vois encore un poème
pour te dire la peine que ça fait
de t’imaginer gla­cée dans ta cui­sine
par une nuit d’hiver lugubre
la neige para­lyse la ville 
comme dans une nou­velle de Joyce
et la vie te fait mal

il est cinq heures du matin
les petits enfants endor­mis le beau mari par­ti
les mots n’y peuvent rien
la mine du crayon se tait
dans son cer­cueil de bois
l’encre du sty­lo a dû geler
il neige sur le papier
et la vie t’asphyxie

l’air manque depuis trop long­temps dans tes pou­mons
le gaz les rem­pli­ra dou­ce­ment  

il n’était pas ques­tion de mou­rir

 

 

 

cui­sine

l’eau qui bout dans la cas­se­role
le cou­teau qui veille dans le tiroir
le tuyau qui s’obstrue
la pous­sière

l’eau qui dur­cit dans le congé­la­teur
le plas­tique qui fond sur la gazi­nière
la soude qui cor­rode
et la pous­sière

toute cette pous­sière

patiente

 

 

 

sanc­tuaire

le lit a été fait comme il faut
et les vieilles mains passent
en un rite dis­cret
sur le revers bien blanc du drap

c’est un geste qui ne sert à rien
et l’œuvre sera détruite ce soir
comme tous les soirs innom­brables

c’est un geste indis­pen­sable
quand plus per­sonne ne le fera
un monde aura pris fin

– la croyance dans les lits bien faits
le désir du para­dis
propre, lisse, blanc
les cer­ti­tudes d’un siècle –

les vieilles mains caressent le drap
doux au tou­cher

 

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