> La NRF n° 607 : Notre Europe (1914-2014)

La NRF n° 607 : Notre Europe (1914-2014)

Par |2018-10-18T22:50:18+00:00 8 février 2014|Catégories : Blog|

La NRF n°607 : Notre Europe (1914-2014)

 

En ce début d’année 2014, Stéphane Audeguy et Philippe Forest orchestrent un opus de la NRF consa­cré à « notre Europe », celle des écri­vains – de ceux qui du moins ont répon­du à l’appel vers eux lan­cé (10 en tout, en sus des deux ani­ma­teurs de la revue). Le pro­jet rap­pelle, et c’est très bien ain­si, ce que fut la NRF : « À la recherche de l’esprit euro­péen : cent ans après le pre­mier conflit mon­dial, et à la veille des élec­tions euro­péennes de mai 2014, la NRF pro­pose à des écri­vains de s’interroger sur ce qu’est leur Europe. » Le ton du dos­sier est plu­tôt opti­miste, et lisant le som­maire, on constate qu’il n’y a plus d’écrivains met­tant en ques­tion l’existence même de l’Union Européenne. Les textes four­nis par les uns et les autres étaient libres, tant sur le plan de la forme que du fond. Le numé­ro est com­plé­té par des rubriques habi­tuelles, dont un entre­tien que Stéphane Audeguy mène avec Jared Diamond, hors dos­sier mais par lequel je sou­haite com­men­cer ces quelques lignes. Pourquoi ? Simplement, ici, au sein de Recours au Poème, nous lisons et aimons l’œuvre de Jared Diamond. Ce der­nier, sorte d’ethnologue auto­di­dacte et touche-à-tout dépa­reille un peu dans la com­mu­nau­té intel­lec­tuelle, par son côté « non spé­cia­liste construi­sant des édi­fices spé­cia­li­sés », et la reven­di­ca­tion sans fard de ce chan­tier. Bien que Diamond publie des essais, nous le consi­dé­rons comme un poète. La ques­tion n’est pas celle qu’un quel­conque « sta­tut ». Diamond ne publie pas de recueils de poé­sie (ce qui ne pose aucun pro­blème une fois enten­du que publier des recueils de poé­sie ne fait pas le poète). Non, Jared Diamond se fabrique comme poète de par l’état de l’esprit poé­tique qui l’anime et cela, même dans des pages d’essais, fait œuvre poé­tique. On l’aura com­pris : lire cet éru­dit direc­te­ment issu de la Renaissance est robo­ra­tif.

Avant, le dos­sier « Notre Europe. 1914-2014 » donne à lire une dou­zaine de contri­bu­tions répar­ties en trois cha­pitres. Le tout s’ouvre sur un avant-pro­pos signé Philippe Forest. L’écrivain expose l’objet de ce numé­ro de la NRF : « Comme avec chaque numé­ro nou­veau, car c’est bien à cela que sert une revue, il s’agit de conduire une expé­rience sans trop savoir – sinon : à quoi bon ? – à quels résul­tats éven­tuels elle abou­ti­ra. D’où l’idée de deman­der ce que signi­fie ce mot d’Europe à des écri­vains, fran­çais ou fran­co­phones pour la plu­part, étran­gers pour cer­tains mais tous venus d’un peu par­tout (…) des­si­nant ain­si la carte d’une sorte d’Europe ima­gi­naire où manquent, on le remar­que­ra et le regret­te­ra, les « grandes » nations (…) et où se trouvent à l’inverse majo­ri­taires, on s’en féli­ci­te­ra, les « petits » pays et les pro­vinces péri­phé­riques [Philippe Forest fait sans aucun doute réfé­rence ici à la France], sans que cela soit par ailleurs aucu­ne­ment le résul­tat d’un cal­cul de notre part, le som­maire s’étant éta­bli au gré des réponses que nous rece­vions des uns et des autres et en dehors de tout sou­ci de lui don­ner une « repré­sen­ta­ti­vi­té » du type de celle qui régit les ins­ti­tu­tions de l’Union Européenne du côté de Bruxelles oud e Strasbourg ». Une fois posés les tenants et les abou­tis­sants de la mise en œuvre de ce numé­ro, au thème pour le moins impor­tant, Philippe Forest rap­pelle que des thèmes de cette sorte font par­tie de l’histoire de la NRF, et même qu’ils en forment l’identité – remarque fort juste. La NRF était cette revue don­nant à écrire à des écri­vains et des poètes (peu nom­breux ici, mal­heu­reu­se­ment) sur autre chose que le « lit­té­raire ». On pou­vait y lire, dans un même dos­sier, Benda, Daumal, Valéry et Drieu (L’Europe contre les patries). Parfois accom­pa­gnés d’Aragon. Et cela avait du sens, en une époque où il était encore pos­sible, dans une revue, de confron­ter des idées. Autrement dit, de pen­ser. Une habi­tude qui main­te­nant peut sem­bler ana­chro­nique, au point qu’elle pour­rait sans doute faire l’objet du pro­chain essai de Jared Diamond. La der­nière ten­ta­tive de cette sorte, en France, visant à confron­ter les idées les plus anta­go­nistes dans les pages d’une revue, remonte à une dizaine d’années, avec la revue La Sœur de l’Ange, titre ayant à lui seul valeur de pro­gramme, revue dont l’existence se pro­longe de manière plus tran­quille chez Hermann. La confron­ta­tion source de pen­sée n’est plus dans l’air du temps et nous nous sommes habi­tués à lire des vues glo­ba­le­ment com­munes ou presque. C’est l’air de notre temps, de notre Europe. Il eut d’ailleurs été inté­res­sant de lire ici un essai allant dans ce sens, celui d’une expo­si­tion de l’uniforme en vigueur en notre temps et en notre Europe. Cela deman­dait qu’un écri­vain ou qu’un poète réponde en ce sens à l’appel lan­cé au loin par Philippe Forest et Stéphane Audeguy. C’est au fond à ce type de phé­no­mène, cet « air » que j’évoquais, que l’on mesure l’état de la tolé­rance et du débat d’idées en une époque démo­cra­tique. L’état de la pen­sée, en somme. On lira donc en ce numé­ro 607 de la Nouvelle Revue Française des édi­tions Gallimard : Eva Almassy, Brina Svit, Gilles Ortlieb, Stéphane Audeguy (« François balance un ins­tant pour savoir s’il va leur dire que Boubacar est né à Pontoise, d’un père chi­rur­gien et d’une mère ins­ti­tu­trice, eux-mêmes des­cen­dants de riches entre­pre­neurs gha­néens. Que par la musique et la lit­té­ra­ture, Boubacar est euro­péen depuis tou­jours, qu’il est euro­péen par Mozart, par Rubens et par Brunelleschi, par Camoens, Beethoven et Rossellini, par Arvo Pärt, par Shakespeare et par Lobo Antunes, et que la véri­té est que l’Europe se trouve main­te­nant der­rière eux, et que cela n’a aucune impor­tance, et quant à leur Constitution, elle n’aura fait que consa­crer sa dis­pa­ri­tion. Il se tait, il entraîne Boubacar vers la sor­tie, il l’embrasse dans l’ascenseur (…) Deux ans plus tard, François apprend dans Le Monde que cette Constitution euro­péenne sera impo­sée à tous les peuples d’Europe, au mépris de leur volon­té. Il repense à cette soi­rée. Il se met à rire. Il est aus­si très en colère »), Seyhmus Dagtekin (unique poème de l’équipée), Thomas Ferenczi, John Burnside (immense écri­vain écos­sais dont il faut lire, abso­lu­ment, le roman Scintillation paru en 2011 chez Métailié), Virgil Tanase (« Il en va de l’Europe comme du dra­gon d’Anatole France qui hante l’Ile des pin­gouins »), Tomasz Rozycki, Jean-Marc Ferry et pour ter­mi­ner, Julia Kristeva. La conclu­sion de cette der­nière dit beau­coup :

« Pour mettre en évi­dence les carac­tères, l’histoire, les dif­fi­cul­tés et les poten­tia­li­tés de la culture euro­péenne, ima­gi­nons quelques ini­tia­tives concrètes :

Organiser à Paris un Forum euro­péen sur le thème « Il existe une culture euro­péenne », avec la par­ti­ci­pa­tion d’intellectuels écri­vains et artistes émi­nents des 27 pays euro­péens [28… non ?] et repré­sen­tant le kaléi­do­scope lin­guis­tique, cultu­rel, reli­gieux euro­péen. Il s’agira de pen­ser l’histoire et l’actualité de cet ensemble plu­riel et pro­blé­ma­tique qu’est l’UE, de les mettre en ques­tion et d’en déga­ger l’originalité, les vul­né­ra­bi­li­tés et les avan­tages.

  Qui condui­ra à la créa­tion d’une Académie ou Collège des cultures euro­péennes, ou encore, disons-le, une Fédération des cultures euro­péennes, qui pour­rait être le trem­plin et le pré­cur­seur de la Fédération poli­tique.

Le mul­ti­lin­guisme sera, dans l’intimité de ceux qui l’habitent, un acteur majeur de ce rêve. »      

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