> La nuit se retourne de Pierrick de Chermont

La nuit se retourne de Pierrick de Chermont

Par |2018-08-15T17:27:38+00:00 4 décembre 2013|Catégories : Blog|

D'aucuns pen­se­ront que je suis bien pla­cé pour par­ler de cette pla­quette de Pierrick de Chermont puisque, seul, un abîme nous sépare, lui le croyant et moi l'athée !  Ils n'ont pas tout à fait tort dans la mesure où je suis sen­sible à la parole qui par­court ces quinze chants. Des chants qui sont comme des laisses de ver­sets, comme on dit des laisses de mer : des ver­sets comme des mots dros­sés sur la page par la foi reli­gieuse du poète. Et comme la mer est tou­jours recom­men­cée, l'enjambement, par­fois pré­sent, sou­ligne une pen­sée cou­lant comme une source qui, jamais, ne se tarit…

    Pierrick de Chermont célèbre à sa façon un monde dans lequel il déam­bule, un monde pris dans sa diver­si­té : ville/​nature, violence/​douceur… Mais il n'en reste pas moins que des pas­sages comme "Demain, ouvrir au feu le silence, au verbe la pré­sence, tel autre­fois le chant de Siméon, puits de lumière dans un puits de lumière", même s'il me donne une idée du pro­jet de Pierrick de Chermont, reste obs­cur au mécréant que je suis qui ignore tout de ce Siméon sans doute biblique… De même le mécréant laisse de côté toutes les occur­rences des mots Dieu, âme, cha­pe­let, psaume… (du moins dans le sens que leur donne l'auteur) pour ne s'intéresser qu'à la célé­bra­tion du monde qui tra­verse ces chants.

    Un poème comme le chant IX est révé­la­teur à la fois de la démarche de Pierrick de Chermont et de la lec­ture que je peux en faire. Si Pierrick de Chermont annonce clai­re­ment sa quête de sens dans des expres­sions comme "Une lumière pleine de len­teur perce les flancs de mon âme" (on pense au Christ cru­ci­fié dont un sol­dat de Pilate perce le flanc de sa lance) ou "Par la foi, satis­fac­tion de faire tom­ber les âges d'or, de fabri­quer de l'histoire toutes portes ouvertes",  je peux lire cet autre pas­sage en me pas­sant de l'hypothèse de Dieu : "La pluie sur un parc zoo­lo­gique, la pluie sur les rues de la ville. Chacun se rap­proche et se renou­velle, /​/​ Se revêt de mil­liers d'étoiles et recom­mence, avec le trouble d'avoir été visi­té dans ses pro­fon­deurs". L'un nomme Dieu ce trouble, l'autre le nomme mys­tère ou beau­té du monde. Reste que les deux ont été sen­sibles à la même réa­li­té. Et je pour­rais mul­ti­plier les exemples, au risque de las­ser le lec­teur. C'est que Pierrick de Chermont se confronte au monde, au réel, tout comme les maté­ria­listes. Il en tire sa conclu­sion alors que Guillevic, pour ne pui­ser que dans cette œuvre, en tire­ra une autre par son atten­tion aux êtres et aux choses les plus humbles : "Oui, coque­li­cot, /​ Tu es l'empereur /​ De ton royaume. /​/​ Je ne sais pas t'imiter, /​ Mais conti­nue à régner /​ Sur toi comme sur moi." (in Quotidiennes) ou, à pro­pos d'un modeste jar­din : "Rien que le temps /​ Qui s'est reti­ré là /​ Et n'attend rien." (in Creusement).

    Les images de Dinah Diwan qui accom­pagnent le texte de Pierrick de Chermont sont en har­mo­nie avec le ton pro­phé­tique du poète et sa volon­té de décryp­ter le réel (à sa façon, faut-il le redire ?). Il s'agit de col­lages sur un texte soi­gneu­se­ment ratu­ré et ain­si ren­du illi­sible : méta­phore de la révé­la­tion ? Ou quoi d'autre ?

    En tout cas, si la poé­sie est un outil pour atteindre Dieu ("Poésie, tu nous élèves à l'opiniâtre déci­sion de vivre. Poésie, mer éter­nelle du sans-hori­zon – je cueille au matin la rose, /​/​ Tu m'affilies à la terre, à la pro­messe de mon Dieu…"), elle est aus­si pour le mécréant ou le mys­tique sans dieu une simple façon de dire le monde, dans toute sa com­plexi­té et dans tout son mys­tère, un mys­tère dont la science ne fait que recu­ler les limites.

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