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La nuit spirituelle de Lydie Dattas

Par |2018-08-14T18:21:20+00:00 8 juillet 2013|Catégories : Critiques|

La nuit spi­ri­tuelle est un texte sin­gu­lier. Sans doute parce qu’il a été écrit comme on jette un gant après un outrage. Le poème est pré­cé­dé d’un texte de Lydie Dattas qui nous éclaire sur son ori­gine. Jean Genet – son voi­sin – l’avait ban­nie : « Je ne veux plus la voir, elle me contre­dit tout le temps. D’ailleurs Lydie est une femme et je déteste les femmes. » Cela a fait à la jeune femme – elle avait alors vingt-huit ans – l’effet d’une gifle : « Je déci­dai d’écrire un poème si beau qu’il l’obligerait à reve­nir vers moi. » Cette réac­tion, digne d’un per­son­nage de Barbey d’Aurevilly, donne au texte écrit en 1977 la patine du XIXème siècle finis­sant.

Que je vienne à les pro­fé­rer, les mots de soleil et de rose eux-mêmes s’assombriront, et je ne pour­rai pas pro­non­cer une parole sans que sur elle se couche l’ombre de la malé­dic­tion.

Être femme, affirme Lydie Dattas, c’est être condam­née à la nuit, se voir inter­dire l’accès à la beau­té comme à l’esprit.

N’ayant pas droit à la lumière je me noir­ci­rai davan­tage, je détour­ne­rai sur moi les ténèbres, afin, mon âme ayant bu toute l’ombre, que la beau­té en soit lavée et qu’elle res­plen­disse davan­tage : je sais que ses marbres seront plus écla­tants, ses jar­dins plus par­fu­més si je demeure loin d’elle […].

La jeune femme va au bout du sous-enten­du de Genet, et même bien au-delà, elle noir­cit le trait en pré­ten­dant que les femmes sont des créa­tures faites pour l’obscurité, condam­nées à errer dans l’ombre… « Tout se passe comme si, en tant que femme, l’auteure s’habillait de l’anathème de Genet comme d’une peau pro­fonde pour se déni­grer, s’anéantir » écrit très jus­te­ment Antoine BOULAD, dans L’Orient Littéraire.

Jean Genet, après avoir lu le texte, écrit une lettre à l’auteure dans laquelle il com­pare ce qu’il vient de lire à ce qu’il « aime le mieux, Baudelaire, Nerval. » Et il conclut : « J’ai pris une gifle. »

Lydie Dattas sort donc vic­to­rieuse du duel.

Pierre Assouline dit d’elle qu’elle a « le mal­heur radieux » (dans un article écrit à la sor­tie de son livre inti­tu­lé La foudre, en 2011). L’expression de Pierre Assouline va très bien aus­si à la jeune femme qui écrit à l’attention de Genet. Quand ce der­nier la congé­die en tenant des pro­pos bas­se­ment miso­gynes, elle répond à la médiocre petite for­mule en écri­vant un texte pro­fond. Il y est ques­tion de la lutte qui oppose les ténèbres d’un côté, la lumière, la beau­té et l’esprit de l’autre, mais aus­si de la coïn­ci­dence des oppo­sés. Si je chante, c’est d’une voix som­brée écrit Lydie Dattas. Et dans son livre, la tris­tesse engendre un rayon­ne­ment, les ténèbres brillent.

La nuit spi­ri­tuelle n’a pas été édi­tée en 1977 mais des années plus tard, en 1985, dans la Nouvelle Revue fran­çaise, de manière incom­plète, puis aux édi­tions Arfuyen, en 1994. Il est vrai que le texte, à l’origine, n’avait pas été écrit pour être ren­du public.

Lydie Dattas a écrit bien plus tard un livre sur Jean Genet, La chaste vie de Jean Genet (2006). Elle y fait le por­trait de l’homme non loin duquel elle a vécu plu­sieurs années. Le public ne connais­sait pas ce Genet-là, l’auteur vieillis­sant.

 

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