> Là où vivent les morts

Là où vivent les morts

Par | 2018-02-21T16:03:56+00:00 16 octobre 2015|Catégories : Blog|

 

Là où vivent les morts
(suite)

 

à Jean-François Billeter
qui a choi­si et tra­duit
les cita­tions de Lichtenberg

 

 

Un poème

Je pense que l’homme est en fin de compte un être si libre qu’on ne peut pas lui dis­pu­ter le droit d’être ce qu’il croit être.
Georg Christoph Lichtenberg

 

Un poème
Non pour voir
Plus clair en soi
Seulement appro­cher
(Les nom­mant)
Les sombres secrets
De soi

Ce poème
Pour pro­té­ger le mys­tère
Cette face cachée
De soi
Qui fait ima­gi­ner
(Peut-être dési­rer)
La lune que tu es
La nuit

 

 


La vieillesse

Le monde ne doit pas encore être très vœux puisque les hommes ne savent pas encore voler.
Georg Christoph Lichtenberg

Elle rampe
Tout autour
Scarabée mou englué dans ses secré­tions
Elle s’accroche aux che­villes
Aux mol­lets
Aux genoux
Vous empê­che­rait de mar­cher
(pour aller où ?)

Tes yeux d’enfants ne peuvent pas le croire

Suffirait de sau­ter
Piétiner
Ecraser

Il suf­fi­rait…

Des mots

Soudain Il s’aperçoit
Que les mots ne sont que la vapeur
Du dedans sur­chauf­fé
Qui s’échappe et se dis­sipe et se dis­sous
Dans l’air

Ne sont
Les mots
Que cette voix
Assourdissante pour qui la pro­fère
Au milieu de la vaste sur­di­té du monde

Alors il se tait

Et ronge le peu de temps qui lui reste
Comme un renard sa patte prise au piège

Bien qu’il sache
Déjà
Qu’il n’ira pas bien loin

 

 


Deuil du singe

Le plus évo­lué des singes est inca­pable de des­si­ner un singe. Cela aus­si, seul l’homme sait le faire. Il est aus­si le seul à trou­ver que c’est un avan­tage.
Georg Christoph Lichtenberg

 

Le singe écla­bousse les yeux
Envahit les oreilles
Ses mots sur le pave­ment des mâchoires

Le singe bat la nuit
De ses mains de géo­gra­phie
Coupe fron­tières et lan­gages
Cocher d’un atte­lage mauve et fou

Le singe a des épis de blé sous les pau­pières
Semeur de joie
Moissonneur de bon­heur

Le singe a de la jungle au ventre
De ses pieds nus sur la terre bat­tue
Il pié­tine le temps

Le singe a dans les yeux
Des branches
Des branches des branches des branches

On s’amuse ses mots
On danse ses grands bras
On oublie
On fait comme
On conti­nue

Le singe a de la sève au bord des lèvres
Le singe un peu chan­celle
A sa san­té buvons
A nos espoirs
Recommencés
Le petit peu de temps qui reste

Puisque le singe est mort

 

 

 


Là où vivent les morts

Chaque fois que tu lis l’histoire d’un grand cri­mi­nel, remer­cie le ciel, avant de le condam­ner, qu’avec ton visage hon­nête il ne t’ait pas pla­cé au com­men­ce­ment d’une telle suite de cir­cons­tances.
Georg Christoph Lichtenberg

 

1

Le seul séjour des morts
C’est le corps des vivants
Tous les morts sont en nous
Les morts n’ont plus que nous

2

Je suis rem­pli d’auschwitz et de bir­ke­nau
Je regorge de tous les gou­lags
Nourri de cendres et de  char­niers
Je porte en moi ce monde
Comme une femme un enfant mort

 

Deuil

C’est une honte, la plu­part de nos mots sont des outils uti­li­sés à tort et à tra­vers, qui sentent la sale­té dans laquelle les pro­prié­taires pré­cé­dents les ont traî­nés. Je veux tra­vailler avec des mots neufs, ou ne plus par­ler qu’avec moi-même jusqu’à la fin des temps, usant d’aussi peu d’air pour cela qu’un oiseau en été.
Georg Christoph Lichtenberg

 

Dire le deuil
Avec des mots
Qui n’existent pas

Sommaires