> La parole qui vient en nos paroles, de P. Dhainaut

La parole qui vient en nos paroles, de P. Dhainaut

Par |2018-10-19T19:49:39+00:00 22 juin 2013|Catégories : Critiques|

  « Ce que nous devons dire, c’est aux poèmes de nous l’apprendre. Plus ou moins tard au cours d’une vie, nous sommes ame­nés à le recon­naître, puis à l’admettre : une parole n’est la nôtre que si elle est davan­tage que la nôtre. Il nous faut dans cette pers­pec­tive un regard qui ques­tionne nos poèmes, celui que la lec­ture nous offre, la fré­quen­ta­tion ami­cale des autres. Le livre que voi­ci, com­po­sé d’entretiens et d’études, pré­sente ain­si une sorte d’autobiographie cri­tique. L’auteur qui dit je n’a-t-il à tra­vers ce qu’il a écrit dési­gné que lui ou a-t-il par­ti­ci­pé à la tâche com­mune, don­ner figure à la parole de tou­jours et de par­tout ? Il ne peut évi­ter l’incertitude, elle est du reste néces­saire, mais il n’a pas rêvé seule­ment, il en est sûr : même en des temps obs­curs où on l’oublie, la poé­sie ne cesse de se renou­ve­ler en renou­ve­lant l’écoute ou la confiance qui nous gran­dit, qui nous relie. »

   Cette défi­ni­tion, ou plu­tôt cette qua­li­fi­ca­tion « d’autobiographie cri­tique », nous la retrou­vons jusque dans le sous-titre de ce nou­vel ouvrage du poète Pierre Dhainaut, La Parole qui vient en nos paroles, accom­pa­gné d’illustrations de Marie Alloy. Une auto­bio­gra­phie, Pierre Dhainaut, grand poète de l’ouverture, de « l’accueil » si fine­ment atten­tif à la parole, n’aurait su nous en pro­po­ser une qui ne soit pas « cri­tique », qui ne soit la cri­tique, l’interrogation d’elle-même, et en fait (je n’écris pas « en défi­ni­tive »), une manière de pour­suivre le tra­vail infi­ni, tou­jours inache­vé, de l’écriture.

« De livre en livre j’ai été ame­né, chaque fois avec la même sur­prise, à consi­dé­rer comme des exer­cices ce à quoi je venais d’accorder toutes mes forces : j’imaginais atteindre une for­mu­la­tion déci­sive, je ne fai­sais que pré­pa­rer ce qui allait suivre. Cette règle, n’est-ce pas la vie même qui la dicte ? Un livre est vivant s’il ne se pré­tend pas défi­ni­tif, s’il réserve une chance à l’avenir, quel que soit cet ave­nir, la contra­dic­tion ou le silence. »

   Dix-sept ans après son antho­lo­gie inti­tu­lée Dans la lumière inache­vée (Mercure de France, 1996), Pierre Dhainaut nous donne à lire un splen­dide recueil de textes autour de son tra­vail, qui consti­tue éga­le­ment une pro­pice intro­duc­tion à cette œuvre, pour ceux qui n’y ont pas encore déam­bu­lé, cueilli les fruits d’iode de la patience et de la confiance.

   Nous y appre­nons beau­coup sur le che­mi­ne­ment per­son­nel et lit­té­raire de Pierre Dhainaut, les mul­tiples ren­contres et les ques­tion­ne­ments, des débuts sur­réa­listes au Prix de Littérature Francophone Jean Arp en pas­sant par les ami­tiés avec Jean Malrieu et quelques poètes, entre autres. Et fina­le­ment, c’est l’histoire d’une rela­tion à la poé­sie que nous décou­vrons, où la confiance en l’écriture va crois­sant, offrant par là au lec­teur un excep­tion­nel mes­sage de constance et de per­sé­vé­rance.

  Les deux entre­tiens, l’un avec Patricia Castex Menier, l’autre avec Arnaud Beaujeu, sont sui­vis par un ensemble d’articles pas­sion­nants, qui raconte lui aus­si, à sa manière, le par­cours et les affi­ni­tés du poète. En effet, celui-ci est un remar­quable lec­teur cri­tique : Hugo, Éluard, Arp, Breton, Raynal, Puel, Luca, Paz, Bonnefoy, et Malrieu donc, voi­ci quelques-unes des voix qui ont tant don­né à Pierre Dhainaut, et à qui, recon­nais­sant, il rend ici hom­mage.

  L’ouvrage s’ouvre et se referme sur deux poèmes, ou plu­tôt les deux faces spé­cu­laires d’un même poème, qui, évo­quant le miracle de la poé­sie, reprend en écho les mots de « géné­ro­si­té », « d’accueil », de « liber­té », jusqu’à celui de « recon­nais­sance », puisque chaque livre détient ses mots-clés. Voici les der­niers vers de cette sorte de pro­fes­sion de foi poé­tique :

Tu dirais : Voici le der­nier poème, il ne serait pas un poème. 

 

Approche des poèmes, qui ne cerne pas, qui aère. 

 

Toute-puis­sance du poème te rap­pe­lant qu’il n’est qu’un seuil. 

 

Si tu l’as mené à bien, le poème te per­met­tra de ne pas le signer.

 

Un essor, le poème, l’essor sans fin de l’éphémère.

 

Langage libre de se reti­rer du poème, lais­sant le souffle à vif.

 

Si ardent le poème à par­tir à sa ren­contre qu’il ira jusqu’au dehors.

 

On ne conclut pas un poème, on l’envoie en recon­nais­sance.

 

  Chemin fai­sant, Pierre Dhainaut nous enseigne que le pre­mier don de chaque poème n’étant que d’être le pénul­tième, la confiance en la poé­sie, elle aus­si, doit bien être infi­nie.

 

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