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La poésie a bien voulu me reprendre

Par | 2018-05-26T15:42:17+00:00 13 mars 2014|Catégories : Blog|

 

à Mehmet Yaşin

La poé­sie a bien vou­lu me reprendre,
jusqu’à quand ? Je me hâte alors d’écrire
quelque chose : « Un dimanche après-midi
à la fenêtre. En tapant des talons
le tapis de ma chambre, je regarde
tom­ber la pluie et le temps pas­ser, lent,
ne pas pas­ser, pas­ser, lent, en Enfance. »

Puisqu’elle est bonne avec moi, la poé­sie,
je conti­nue, assis dans ce café
d’Istanbul où les ser­veurs, tout beau­té
svelte et jeu­nesse, autour de moi cir­culent :
« Me voi­ci dans ma chambre d’aujourd’hui.
Voici l’armoire ances­trale arri­vée,
à tra­vers oublis et temps, jusqu’à moi.
Mon armoire est musée, est mau­so­lée,
c’est selon. Musée abri­tant des mythes :
cahiers à car­reaux des jours où j’étais
en mon ado­les­cence, où pour de vrai
je me sen­tais grand dra­ma­turge en herbe,
d’autres cahiers bleuis des noirs sou­cis
de mes vingt ans, trente ans… – autant de peines
de cœur, de ques­tions, de ques­tions bles­sure
ouverte – et tout ça res­sas­sé jusqu’à plus
soif. Mausolée enfer­mant des momies
sur­tout, à chaque ins­tant res­sus­ci­tables,
oui, mais je ne m’en sens pas le cou­rage.
Plutôt mau­so­lée où sont empi­lées,
dans quelque coin, quan­ti­té de cas­settes
de répon­deur, voix jamais effa­cées.
Entre autres j’y retrou­ve­rais ma mère. »

Elle a l’air de ne vou­loir me quit­ter
de si tôt, j’ajoute alors en vitesse :
« Ma table de tra­vail. Sous des papiers,
scot­ché, rescot­ché, mon car­net d’adresses.
Plein de noms, chauds encore à ma mémoire,
rayés, mar­qués de croix. Cyprès et saules.

Suffit. Lever le nez de mon cahier,
lais­ser glis­ser mes yeux sur les visages
des ser­veurs. Comme ils vont et vont et viennent.
Lisser les bords de ce livre de poèmes
où Grand-père est oli­vier de dou­leur :
Constantinople n’attend plus per­sonne »…

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