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La poésie allemande contemporaine

Par | 2018-02-24T23:03:51+00:00 3 février 2013|Catégories : Critiques|

Les textes ras­sem­blés dans cette antho­lo­gie ont été écrits dans les années 1990. Juste après la chute du mur, donc. Cela pour­rait être l’histoire de deux mondes qui se trouvent réunis. Car la plu­part des auteurs viennent des pays très dif­fé­rents que sont la RDA et la RFA. Ceux-là ont, comme le rap­pelle très jus­te­ment Kurt Drawert dans sa pré­face, des « réfé­rences esthé­tiques dia­mé­tra­le­ment oppo­sées ». On lit, ici et là, la perte de repères ou le regain de liber­té. Mais la plu­part des textes ne peuvent être abor­dés sous cet angle. Ces poètes sont avant tout des hommes qui s’émerveillent et s’inquiètent (de la beau­té de la nature, des sou­ve­nirs, de la mort qui vient) et qui ne font pas réfé­rence à la moindre fron­tière. Leurs textes nous font tra­ver­ser les ténèbres ou la lumière. On pour­rait en dire tout et son contraire. Parce que l’Allemagne réuni­fiée est, aujourd’hui encore, mul­tiple. Vivre à Münich ne revient pas (mais alors vrai­ment pas) à vivre à Berlin. En outre, plu­sieurs auteurs de langue alle­mande ne sont pas alle­mands ou sont alle­mands mais vivent ailleurs. L’anthologie ras­semble donc le divers : tel poète joue avec la struc­ture de la langue, tel autre a un style plus clas­sique… Il y a au moins autant d’écarts que de conver­gences. L’anthologie per­met sur­tout au lec­teur de buti­ner. Peut-être ira-t-il ensuite cher­cher ailleurs d’autres poèmes d’une poi­gnée d’auteurs.
Le bou­quet que j’ai choi­si – est-il besoin de le pré­ci­ser ? – n’a sans doute rien de com­mun avec celui que vous auriez, vous, com­po­sé. J’ai choi­si des textes qui évoquent l’Histoire, la mort, l’hiver, le prin­temps… Mais au fond, ce n’est pas tou­jours le thème qui importe. Le poème que Michael Donhauser construit autour d’une répé­ti­tion – peut-être – et d’hésitations – pas, plus très /​ très, trop, plus trop – dit la soli­tude, le déses­poir peut-être. Aucune cer­ti­tude ici. Mais il le dit si bien !

Cinq poèmes

 

KOROLLARIEN I

die spi­ra­len der
sper­linge mit der
kante des flü­gels
schä­len sie den
him­mel in strei­fen
wie einen apfel

 

COROLLAIRES I

les spi­rales des
pas­se­reaux
l’arête de leurs ailes
pèle le ciel
en lamelles
comme une pomme

Raoul SCHROTT
(tra­duit par Odile Demange)

Physiognomischer Rest

Auch dieses Kinn, das du manch­mal im Spiegel siehst,
Wird man irgend­wann fin­den, den Kiefer dazu,
Unter ande­ren Knochen. Heute noch unra­siert,
Wird es schon mor­gen abs­trakt sein, ein weiβer Bügel,
Rein wie ein Notenschlüssel aus Draht.

Reste phy­sio­no­mique 

Même ce men­ton que par­fois tu regardes dans la glace,
Un jour quel­conque on le trou­ve­ra, et la mâchoire en sus,
Parmi des autres os. Aujourd’hui encore pas rasé
Demain déjà il sera abs­trait, une tringle blanche,
Immaculée comme une clé en fil de fer sur la por­tée.

Durs GRÜNBEIN
(tra­duit par Philippe-Henri Ledru)

Vielleicht an einem Abend, an
einem Abend spät viel­leicht

Ein Glas gefüllt mit Anis and
eine Stimme, die weint

Vielleicht, daβ eine Stimme
weint

Ein Glas an einem Abend spät
viel­leicht

Ich gehe nicht, nicht mehr
sehr weit

Zu sehr, zu sehr, nicht mehr
zu weit

 

Peut-être un soir, un
soir peut-être tard

Un verre empli d’anis et
une voix qui pleure

Peut-être qu’une voix
pleure

Un verre, le soir
peut-être tard

Je ne vais pas, plus
très loin

Très, trop, plus
trop loin

Michael DONHAUSER
(tra­duit par Laurent Cassagnau)

Wo ich her­komme
ist der Winter keine Jahreszeit
son­dern ein Zustand
die im Speichel fest-
gefro­re­nen Zungen
lösen sich ein­mal im Jahr
Wie /​ soll ich erklä­ren
was mir ein Wort bedeu­tet
wie Frühling
Die Tiere /​ die über die Erde ziehn
und ster­ben /​ ohne Laut
stehn uns am nächs­ten
Und die Dinge /​ unverrück­bar
in ihrem Schweigen
sin­gen dein Lied

Là d’où je viens
l’hiver n’est pas une sai­son
mais un état
les langues gelées
prises dans la salive
se libèrent une fois l’an
Comment /​ puis-je expli­quer
ce que signi­fie pour moi un mot
comme prin­temps
Les ani­maux /​ qui migrent sur la terre
et meurent /​ sans bruit
sont ce qu’il y a de plus proche de nous
Et les choses /​ immuables
dans leur silence
chantent ta chan­son

Sepp MALL
(tra­duit par Marianne Dautrey)

Rede des Langsamen

Die Geschichte wird schnel­ler,
bald holt sie uns ein und
läuft uns im Eilschritt voran.
Dann sehen wir die Eiszeit
Von hin­ten, Griechenland,
Rom, die Französische Revolution,
Stalins Nacken, die Rücklichter
von Hitlers Auto.
Seltsam, daβ sie nicht müde wird
und fällt.
Manchmal dreht sie sich um
und zeigt uns ihr Gesicht
mit dem offe­nen Mund
und den ver­faul­ten Zähnen.

Discours de l’homme lent

L’histoire s’accélère
nous rat­trape et
vite nous dépasse.
Nous voyons l’ère gla­ciaire,
la Grèce,
Rome, la Révolution fran­çaise,
la nuque de Staline, la voi­ture d’Hitler
et ses feux arrière.
Curieux comme elle ne se fatigue
ni ne tombe.
Elle se retourne par­fois,
nous montre son visage,
bouche ouverte,
les dents pour­ries.

Michael KRÜGER

Pour pro­lon­ger la décou­verte des auteurs venus d’outre-Rhin, on pour­ra se pro­cu­rer aus­si la revue Inuits dans la jungle (numé­ro 2, 2009) : le tra­vail de treize poètes alle­mands y est pré­sen­té. Et par­mi eux, Monika Rinck, qui a été publiée dans Recours au Poème.