> La poésie de Bruno Thomas

La poésie de Bruno Thomas

Par | 2018-05-28T01:18:53+00:00 26 avril 2014|Catégories : Blog|

L’œil  porté vers l’aurore du Poème

 

L’acte au moyen duquel l’homme se fonde
 et se révèle à lui-même est la poé­sie

Octavio Paz

 

Il est tou­jours sur­pre­nant de ren­con­trer  un poète. Surtout quand cette ren­contre se pro­duit sous un arbre. Non pas un arbre de chairs et d’os – plu­tôt le chêne du monde de l’œil por­té vers l’aurore du Poème.

Le seul monde qui vaille.

Ne nous mépre­nons pas : je ne parle évi­dem­ment pas ici d’une ren­contre phy­sique avec l’homme/poète Bruno Thomas, j’ignore à quoi il peut bien res­sem­bler, et même s’il existe concrè­te­ment dans ce que nous nom­mons par étrange habi­tude « la réa­li­té ». De cela, « la réa­li­té », je sais que je ne sais rien, ou alors si peu tant les scé­na­rii sont chan­geants – presqu’à chaque ins­tant. Qui donc vou­drait me faire croire que ce qui change tant et tant peut être réel­le­ment réel ? Pas si fou. Sauf à prendre conscience, mais alors nous par­lons ici d’une conscience d’éveil, que ce qui est véri­ta­ble­ment le réel de la réa­li­té est… jus­te­ment cet ins­tant même, un entre deux per­ma­nent. L’idée est sédui­sante. Qu’elle soit pré­ci­sé­ment la forme concrète de la pro­fon­deur du réel est d’une telle beau­té que cela conduit immé­dia­te­ment en terres de sacré.

À moins de déci­der d’être aveugle.

Et de Bruno Thomas je ne sais pas beau­coup plus. Cela importe fort peu. Non, écri­vant le mot ren­contre à l’aube de ce texte, je veux dire le fait de tou­cher réel­le­ment l’authenticité de l’autre poète, Bruno Thomas, cet autre qui est par nature un peu de cha­cun de nous ; et « tou­cher réel­le­ment » cet autre poète c’est rece­voir en dedans de soi une sorte de don, celui de sa poé­sie. Un don qui n’est pas le pro­duit du poète lui-même, la plu­part du temps entiè­re­ment incons­cient d’un tel pos­sible. Non, un don qui est le fait du Poème.

Nous sommes bien ici en terres de sacré.

Comment pour­rait-il en être autre­ment puisque nous par­lons de poé­sie ?

Cela effraye­ra un peu, c’est enten­du. Sans doute autant que ce mot – « Dieu » – que l’on croise par­fois en ces pages. Mais ce n’est qu’un mot fina­le­ment. Il y a plus impor­tant et ce plus impor­tant, le sacré, nous dépasse. L’idée de sacré et, plus encore, la réa­li­té du sacré sont – comme toute vision pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naire de la vie – par nature effrayantes. Il en va ain­si du Poème, une espèce d’architecte por­teur de révo­lu­tion. Comme tout ce qui est vivant, et il faut beau­coup et sou­vent mou­rir pour être un peu, un tout petit peu, vivant. C’est pour­quoi les pou­voirs contem­po­rains, tous les pou­voirs, y com­pris ceux qui pré­tendent s’opposer à l’idée même de pou­voir, tentent de réfu­ter la poé­sie. On se demande bien com­ment ils peuvent espé­rer ou même sim­ple­ment ima­gi­ner reje­ter au loin ce qui forme le pire de leurs cau­che­mars. Les fous ne sont à l’évidence pas ceux que l’on croit, et si des moyens exis­taient pour ce faire (réfu­ter le Poème) en ce début de 21e siècle, cela se sau­rait.

Tout se joue dans des mots ain­si pro­non­cés, « sans autre sol sous le corps que ce mince, très mince ciel de silence ». Et il faut beau­coup de silence pour don­ner nais­sance à un uni­vers ou à un monde.

C’est pour­quoi le Poème est le pro­fond silence.

Cela même que les poètes des pro­fon­deurs, défen­dus en France par Recours au Poème, entre autres atha­nors, vivent dans la chair même de leurs os. On ne s’engage pas en poé­sie sans ris­quer sa peau. Et les petites éruc­ta­tions sur telle ou telle bar­ri­cade bohème récur­rente ne font pas un poème. Non, nous ne par­lons pas ici de ce qui fait (peu de) bruit et se pré­tend poé­sie, nous par­lons de poé­sie et de Poème. Ce n’est pas rien cela, et on le sen­ti­ra en lisant des poètes comme celui qui a lais­sé les pages de Pardon pour l’aurore s’écrire en lui. Il le sait bien, lui, comme le savent bien les poètes authen­tiques – c’est pour­quoi ils se ren­contrent sans se connaître – que la poé­sie n’est rien de plus que l’écriture du Poème sur ce papy­rus qu’est le poète. Nous ne sommes que du papier taché d’encre, pas de quoi en faire une pré­ten­tion.

Simplement, s’abandonner à l’écriture du Poème.

Laisser être, et s’absenter.

Se taire.

Le Poème est l’essence même du silence.

Et c’est déjà beau­coup.

Le poète se tait. Alors il peut enfin chu­cho­ter à l’oreille d’un arbre. Comme n’importe quelle enfance du monde. S’il est peu d’hommes main­te­nant, mal­gré l’illusoire quan­ti­té deve­nue règne appa­rent, c’est jus­te­ment pour cette évi­dente rai­son : il n’est d’hommes que ceux qui savent que l’on peut par­ler aux arbres. Et les écou­ter. Avouons-le, après Daumal, il est assez étrange de devoir rap­pe­ler une telle évi­dence. Mais lais­sons cela. Il fau­dra être féro­ce­ment des­cen­du en soi, dans cette terre informe et loin­taine qui s’étend dans les entrailles de notre âme/​corps/​esprit, il fau­dra avoir beau­coup visi­té ces ter­ri­toires inex­plo­rés, s’être inten­sé­ment recon­nu aven­tu­rier de la Parole éga­rée, pour être cela, un poète des pro­fon­deurs. Car, il y a de la pro­fon­deur dans la vie du Poème en dedans de chaque poète. Oui, il fau­dra être des­cen­du, et sur­tout en être reve­nu vivant.

Car la poé­sie a à voir avec la mort et la vie. Le Poème est exi­geant, lui qui demande à ses amis poètes d’accepter de mou­rir pour renaître. Peut-être. Ou bien mou­rir, sans plus. La vie du poète est beau­coup plus pénible que ne le croit le com­mun des mor­tels.

Il y a une cer­taine fatigue à mou­rir sans cesse.

C’est pour­tant l’expérience poé­tique mini­mum. Il n’est pas de poé­sie sans alchi­mie, les mots de Bruno Thomas le disent ici et là avec jus­tice plu­tôt que jus­tesse. Nous par­lons évi­dem­ment ici d’alchimie réelle, de cet art royal, même si le mot fâche d’être sim­ple­ment écrit, de cet art royal sans lequel il n’est ni vie ni poé­sie. La ques­tion n’est en rien théo­rique, il y a belle lurette que nous nous fichons de toute forme de théo­rie ; elle est opé­ra­tive. Nous par­lons ici – et la poé­sie des pro­fon­deurs parle ici, par le Poème par­lé en et par-delà Bruno Thomas – des constantes méta­mor­phoses qui trans­muent la boue infâme qui se pré­tend par­fois « homme » en un être humain véri­table. Et cela, c’est un tra­vail. Le chan­tier opé­ra­tif est vaste, et le tra­vail loin d’être ter­mi­né, n’en déplaise à ceux qui aiment les appa­rences ras­su­rantes. Les poètes ne demandent pas qu’on les ras­sure. Ils aspirent tout au contraire aux ten­sions de l’insécurité per­ma­nente.

À quoi bon vivre sinon ?

Il y a donc un œuvre alchi­mique qui n’a que peu à voir avec les inter­pré­ta­tions contem­po­raines de cette fameuse « alchi­mie du Verbe » dont on se repaît encore et encore tout en pro­non­çant des mots vides. L’illusion du réel n’a sou­vent rien de mieux à faire que de s’amuser avec le réel des mots et ain­si les vider de tout sens. Pourtant, l’illusion n’est… qu’illusion, et elle aura bien des dif­fi­cul­tés à nous faire pas­ser ses ves­sies pour des lan­ternes. Nous croyons pro­fon­dé­ment en l’alchimie du Verbe et nous savons bien, nous, que la lumière naît des étoiles, que ces der­nières se situent dans l’axe exact de cette échelle sur laquelle nous nous tenons, quand bien même elle serait invi­sible aux yeux de qui sou­haite ne pas regar­der. Non… Que l’anti poé­sie concep­tua­li­sée par Paul Vermeulen en ses Notes pour une poé­sie des pro­fon­deurs pré­tende être capable d’exposer au monde une quel­conque alchi­mie du Verbe, cela ne peut pro­vo­quer qu’une réac­tion : un éclat de rire. Bien sûr, cette même anti poé­sie pour­rait, vexée, envi­sa­ger de mar­cher sur le corps des poètes pro­fonds. Elle ne le fera pour­tant pas, nous ne vivons pas dans la même réa­li­té.

De quoi par­lons-nous ici quand nous par­lons de la poé­sie de Bruno Thomas et plus géné­ra­le­ment de poé­sie ? Mais… de la même chose qu’un Octavio Paz : « L’expérience poé­tique est une révé­la­tion de notre condi­tion ori­gi­nelle. Et cette révé­la­tion se résout en une créa­tion : celle de nous-mêmes ». Cela se joue pré­ci­sé­ment à cette échelle, et pas ailleurs. Le Poème nous entraîne dans un grand jeu exi­geant dont l’un des enjeux est ce « je » que nous pen­sons être, mais que nous avons sur­tout à deve­nir. Et la poé­sie, cet écho du Poème en nous, est un bel outil pour se faire édi­fice. Nous sommes loin ici des petits jeux ridi­cules des sal­tim­banques du Littéraire. Le Poème engage le tout de la vie du poète et au-delà il engage le tout de la vie. C’est d’un bou­le­ver­se­ment com­plet de l’être dont nous par­lons quand nous pre­nons conscience de la pré­sence du Poème en nous. Une telle vio­lence, comme une nais­sance. C’est beau et dou­lou­reux à la fois. Et c’est bien pour­quoi, en effet, il convient de deman­der par­don pour l’aurore.

 

 

X