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La poésie de Jean-Pierre Faye

Par | 2018-02-24T23:03:40+00:00 6 novembre 2013|Catégories : Blog|

Jean-Pierre Faye
Poèmes
Anthologie 1939-2013
Extrait de Préface
Légender la légende de l'histoire du monde

 

 

Plus que tout autre genre, la poé­sie a et aura tou­jours sa place dans la vie des hommes ain­si que des influences incon­tes­tables sur la marche de l’humanité.

La nature sol­li­cite la poé­sie par la pré­sence du divin sous la forme de la beau­té qui nous élève quand le poète dans l’euphorie déli­cieuse de sa rêve­rie la révèle au monde sans for­cer le trait.

(…)

Les poèmes mobi­lisent tous nos sens pour péné­trer des réa­li­tés trans­for­mées en rêves et des rêves en poèmes purs, suf­fi­sam­ment arti­cu­lés mais tota­le­ment déboî­tés, inter­rom­pus et par­fois même dédou­blés. Ils sont conçus comme une ville gigan­tesque avec leurs ruelles, laby­rinthes et murs poreux qui laissent entre­voir leurs lumières, leurs lieux de trans­hu­mances où les lignes de force tiennent à la rigueur des mots choi­sis qui tissent l’essentiel du dire. (…)À ce pro­pos, la langue chez Faye ne navigue pas vers la sta­bi­li­té des rivages mais vers des mirages sans cesse en mou­ve­ment dans l’espace vaste de la langue où les géo­gra­phies se lisent en temps réel. Les mots sortent de la bouche du poète et partent à l’assaut de leur ciel, font leurs bonds fou­gueux avant de s’unir au monde. (…) ce qui compte pour le poète ce n’est pas la sacra­li­sa­tion mais « le bour­don­ne­ment, le fré­mis­se­ment, l’irruption d’une masse nar­ra­tive indé­ter­mi­née, active, non contrô­lable, qui agit sur nous, sur moi, qui pèse, atteint, forme, sur­vient avec la même force d’irruption que celle du rêve ou du réveil[1]. » C’est une écri­ture qui est tra­ver­sée par un souffle puis­sant et char­gée de corps mêlés à un mys­ti­cisme dont le ton intègre d’emblée toutes les re-sources et pré­fère aux riches étoffes de la parole, une insta­bi­li­té per­ma­nente qui se trans­forme sous la plume du poète en un rythme qui élève le poème à lui-même.  (…) Les mots sont pris par leurs cornes, pliés et dépliés, le poète les modèle, les déboîte, les sous­trait de leur sub­stance rêche qu’il trans­forme en un poème plus libre dans le ton. (…) Écrire veut dire sans doute aller vers l’in- com­men­ce­ment, vers ce lieu incer­tain dans lequel s’élabore le dire, se méta­mor­phose, se déplie et se dépoile mot après mot, se décante dans le maga­sin de l’imaginaire  avant de deve­nir îles indé­pen­dantes. Chez Jean-Pierre Faye, il y a cette exi­gence de l’écriture comme il y a le poème de l’exigence. Poème vaga­bond né d’une fugue à force d’errance dans les eaux pro­fondes de la langue sou­mise à des trai­te­ments et ampu­tée de sa sta­bi­li­té –ren­due ici élas­tique- à tra­vers le jeu des alliances sub­tiles des mots qui lui confère un puis­sant  pou­voir. Les fron­tières lin­guis­tiques sont affran­chies de l’apparence immé­diate des mots et c’est tout un monde qui prend la forme d’une balade à l’intérieur des mots où il n’existe aucune sépa­ra­tion de l’énergie et de la pen­sée.

Narrer c’est d’abord être en alerte, en fugue, dans l’entre-langues où l’essentiel du lan­gage s’opère, se pré­cise.

Inutile de rap­pe­ler ici le tra­vail sur le lan­gage que Jean-Pierre Faye n’a ces­sé d’explorer, com­prendre jusqu’où peut aller la folie des hommes selon leur ultime mobile : le lan­gage. Qui en a été le témoin-acteur ne sau­rait se taire. Il faut résis­ter à l'"oubli", qui n'est pas inno­cent, de toute une mou­vance de résis­tance aux pas­sions domi­na­trices qui mar­qua l’histoire et ne lais­sa jamais en repos les logiques de mépris et de haine. En effet, l’histoire qu’a vécue Jean-Pierre Faye dans sa jeu­nesse était jalon­née de temps de  mas­sacres, de conquêtes. On y par­lait abon­dam­ment des droits et des devoirs de la civi­li­sa­tion, du carac­tère sacré de la mis­sion civi­li­sa­trice et l'on y célé­brait les mérites de ceux qui s'expatriaient pour por­ter les lumières, la foi et le com­merce, dans ces contrées enva­hies par les ténèbres de la bar­ba­rie.

Il fal­lait donc repen­ser le lan­gage et son coef­fi­cient trop néga­tif, qui induit la pen­sée en erreur et par­ti­cipe en fin de par­cours à sa chute, à l’écroulement du monde, « Je fais du lan­gage pour faire du nu », nous dit Jean-Pierre Faye.

Mais reve­nons au poème à « la palpe   par quoi          se touche               l’angle du            voir » « le corps n’est jamais le corps » mais où corps et poème sont indis­so­ciables et coexistent en com­plète sym­biose dans l’univers qui les entoure et dont le poète est capable de per­ce­voir le moindre fris­son, l’expression sen­sible de toute son émo­tion ténue -qui répond au besoin sans doute de rendre le poème plus tac­tile à tra­vers le corps de la langue.(…) Ainsi, la poé­sie chez Jean-Pierre devient une médi­ta­tion sur l’homme et sur soi dont il n’a jamais ces­sé de fran­chir les lignes, cher­cher à per­ce­voir les émo­tions et les vibra­tions secrètes qui font par­tie inté­grante du cycle de l’univers comme de sa vie inté­rieure.  (…) Le poète reven­dique même « le délit de légen­der » à « légen­der la légende de l'histoire du monde » car le lan­gage est nid de rêves éveillés, lieu de la pro­fes­sion de foi, la coquille et le refuge, l’espace aux mul­tiples espaces où il existe une véri­table dia­lec­tique du dedans et du dehors. (…) où l’on assiste à un ima­gi­naire qui ne s'oppose pas à une forme de ratio­na­li­té, ni ne témoigne de son appau­vris­se­ment mais plu­tôt de sa revi­ta­li­sa­tion, de ses degrés d'intensité sans que  l’ordre de la logique et du dis­cur­sif n’altère la dimen­sion intui­tive des mots, de la parole. Bien au contraire, il per­met par la même occa­sion de gagner en inten­si­té : “Le lan­gage, avec ses propres don­nées sur sa strate, peut repré­sen­ter toutes les autres strates et accé­der ain­si à une concep­tion scien­ti­fique du monde[2].” Ainsi l’on constate dans les écrits de Jean-Pierre Faye, qu’aux héros sont pré­fé­rés des nar­ra­teurs ano­nymes, aux maîtres peintres des pro­ces­sus de créa­tion, quant à la révolte elle n’est pas seule­ment un pur défou­le­ment où le lec­teur s’extasie à tra­vers la forme d’une fausse avant-garde. Chez Jean-Pierre Faye il y a un choix judi­cieux qui s’opère et s’impose à la langue qui joue par ses dou­blures, ses fêlures  -qui semblent être sus­pen­dues comme par pul­sion de l'imaginaire- à tra­vers une suc­ces­sion de figures (de fugues) qui donnent de l’élan et ouvrent le poème à un riche voca­bu­laire tota­le­ment dés­in­car­né et per­met en ses cas­sures de mettre fin à des déter­mi­nismes autant poé­tiques, esthé­tiques, artis­tiques, poli­tiques que lit­té­raires. « Le monde n’est pas une mala­die, il est une trans­for­ma­tion dans la machine pré­caire du globe optique et l’impossible lec­ture de l’écran réti­nien[3]». (…)

Nasser-Edine Boucheqif,  Paris, mars 2013

 


[1] Jean-Pierre Faye, Les voies neuves de la phi­lo­so­phie, Hermann 2008.

 


[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, éd. de Minuit, 1980, p. 81

 


[3] J.-P. Faye et Philippe Boyer, Commencement d’une figure en mou­ve­ment, éd. Stock 1980.