> La première pièce de théâtre du poète Jacques Ancet

La première pièce de théâtre du poète Jacques Ancet

Par | 2018-05-20T18:00:02+00:00 15 mars 2014|Catégories : Blog|

Jacques Ancet est avant tout poète et essayiste. Il est aus­si connu comme tra­duc­teur de l'espagnol (il a tra­duit Borges, Cernuda, Juarroz, Mizón, Quevedo et bien d'autres). Au pied du mur, sa pre­mière pièce de théâtre vient de paraître aux édi­tions Polyglotte-C.i.c.c.a.t.

    Pièce étrange où le dis­po­si­tif scé­nique se réduit à peu : un mur qui tra­verse l'espace de la scène, où les per­son­nages n'ont pas de nom mais sont dési­gnés par leurs par­ti­cu­la­ri­tés phy­siques " Le Petit, Le Grand, Une Jeune femme, Un Homme, La Femme…), leurs fonc­tions sociales (Les Policiers, L'Adjoint au maire, La Présidente) ou leur " enga­ge­ment " (Pèlerins, Cagoule…) ou de façon ano­nyme (L'Ivrogne, Un SDF ou Le Vieillard…). Comme si ces per­son­nages, par ce qu'ils font ou par ce qu'ils sont, étaient repré­sen­ta­tifs des marion­nettes qui animent la socié­té. Le mur lui-même est fina­le­ment le per­son­nage prin­ci­pal de cette pièce, celui par lequel les autres se défi­nissent ou se déter­minent. On aurait ain­si tort de faire de ce mur le sym­bole du mur de Berlin. Ce sont tous les murs maté­riels comme celui à la fron­tière des USA et du Mexique, ou celui qui veut sépa­rer les Israéliens des Palestiniens… ou imma­té­riels ou idéo­lo­giques comme les fron­tières qui n'existent que dans l'esprit des gens mani­pu­lés… qui sont ain­si méta­pho­ri­sés.  Les murs ne sont que des laby­rinthes pour mieux éga­rer les humains. Il est d'ailleurs signi­fi­ca­tif que ceux qui ont hur­lé à la honte lors de l'érection du mur de Berlin ont été les pre­miers à éle­ver des murs pour se sépa­rer de leurs voi­sins mexi­cains ou à se taire hon­teu­se­ment devant ces nou­veaux murs de la honte. D'ailleurs Jacques Ancet met en scène des poli­ciers et des por­teurs de cagoule. Des poli­ciers qui res­semblent autant aux vopos qu'aux gardes de la Border Patrol et autres flics israé­liens. Quant aux "cagoules" qui exé­cutent les basses besognes des théo­ri­ciens de la pure­té raciale, ils ne sont pas sans rap­pe­ler cette ligue d'extrême-droite des années trente, la Cagoule, qui eut ses des­cen­dants pen­dant l'Occupation…  Et encore après !

    Œuvre étrange donc mais à contre-cou­rant des dis­cours domi­nants. Mais aus­si œuvre poé­tique. C'est que le texte donne nais­sance à deux arte­facts à égale dis­tance des deux élé­ments sui­vants : d'une part la mise en scène grâce aux didas­ca­lies, réduites d'ailleurs, que l'auteur a lais­sées pour le met­teur en scène et les acteurs, et, d'autre part, le ciné­ma que se fait le lec­teur grâce aux dia­logues.  Puissance des élé­ments scé­niques qui donnent lieu à des images sai­sis­santes d'une grande beau­té : brume qui se déchire dévoi­lant des frag­ments d'une réa­li­té fan­tas­mée tou­jours chan­geante, iti­né­raire au pied du mur qui n'est pas sans rap­pe­ler des archi­tec­tures méta­phy­siques avec ses fon­taines… Puissance des dia­logues où les paroles pro­non­cées par les uns et les autres révèlent des per­son­nages dans leurs illu­sions comme dans leurs cer­ti­tudes sans cesse remises en cause, où le lan­gage par­lé avec ses néga­tions incor­rectes est criant de véri­té, où l'humour caus­tique et la satire créent un uni­vers déca­pant… Œuvre poé­tique inat­ten­due…

    Une pièce de théâtre donc qui ne demande qu'à être jouée, inter­pré­tée, ou, pour déro­ber ces mots à un domaine étran­ger à l'écriture, un essai qui ne demande qu'à être trans­for­mé…

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